Déroute impériale

Le 12 novembre 2015, la maison Sotheby’s proposait, à Genève, une agrafe de chapeau composée d’un diamant de 13,14 carats, entouré de deux couronnes de pierres plus petites. L’ensemble estimé 200.000 euros partira au prix record de 3,79 millions d’euros. Certes, elle appartenait, jusqu’en 1994, à la famille Hohenzollern, vendue à la mort du fils du Kronprinz, Louis Ferdinand, à un anonyme. Mais elle provenait des effets personnels de Napoléon 1er, saisis par les Prussiens à l’issue de la bataille de Waterloo le 18 juin 1815. Elle avait été offerte comme prise de guerre au Kaiser Frédéric-Guillaume III, le 21 juin. Et, sur le marché des enchères, l’ombre de l’Empereur des Français a la particularité d’être un stimulant très efficace. Le moindre carré de batiste atteindra des sommets, s’il est possible que le grand homme se soit mouché dedans.
Mais revenons à la bataille. L’Empereur a débuté la campagne de Belgique avec un équipage plus réduit qu’à l’accoutumée. Juste un convoi de quatorze véhicules, dont un fourgon blindé contenant un million de francs, réservé pour l’armée, et deux calèches affectées à son usage. La plus grosse, une berline dite « dormeuse », est équipée d’un lit, d’une écritoire, d’une boîte de toilette, d’un vestiaire, d’un service de table d’or et d’argent, de pistolets chargés et d’une épée. Elle contient, en outre, un petit coffre avec 200.000 francs et une boîte à bijoux. L’autre est un landau, plus léger, où sont installés un uniforme de rechange avec épée et chapeau, divers ustensiles de commodités, ainsi qu’un écrin renfermant les décorations que l’Empereur envisage de porter, pour son entrée triomphale à Bruxelles.

Le sort en décidera autrement. Passé 20 heures, ce dimanche 18 juin, l’affaire apparaît pliée pour le camp français. La débandade commence (1). Le petit pont sur la Dyle, permettant de quitter la plaine détrempée par les pluies de la veille, se trouve obstrué par un chaos où tout ce qui peut rouler s’est enlisé. Napoléon abandonne son quartier général, la ferme du Caillou, dans son landau qu’il quitte rapidement à l’approche de l’avant-garde prussienne, trouve un cheval, puis passe le pont à pied. À une heure du matin, il remonte en selle accompagné d’une poignée de soldats, puis de quelques membres de son État-major. Il récupère une carriole à Charleroi, traverse la Sambre, parvient à Philippeville vers 9 heures, s’y repose à l’hôtel du Lion d’or, et, vers 13 heures, s’enfuit vers Paris en voiture, pour tenter de sauver ce qui peut l’être encore.

La dormeuse est attrapée à l’entrée de Genappe vers 23 heures par les uhlans du major von Keller, puis consciencieusement pillée. Le major l’offre au prince régent d’Angleterre George III. Celui-ci, peu sensible au cadeau, la fourgue à un William Bullock, qui l’expose à Londres en son Egyptian Gallery. Grand succès un moment. Puis désintérêt. La voiture est alors refilée pour dettes au carrossier Jeffreys, qui la revend au fils Tussaud, en 1842. Elle trouve place dans son musée. Celui-ci brûle en 1925, et la dormeuse avec.

Le sort du landau sera très différent. Pris par les chasseurs du colonel von Witzleben, il échappe, sur ordre, aux larcins. Le colonel le donne au feldmarschall von Blücher. Lequel le fait porter en ses terres de Silésie, les objets contenus allant au Kaiser. Le landau est exposé à Berlin en 1934, évacué en Bavière en 1944. En 1973, un descendant, le comte von Blücher, le confie à la Malmaison, une clause du contrat de prêt disposant que 5 ans plus tard il deviendrait propriété de l’État français.

Les décorations, l’épée, l’uniforme, le chapeau sont d’abord conservés au musée du Zeughaus à Berlin, cachés en 1917 pour éviter d’être récupérés par les Français à la fin de la guerre de 1914. Hermann Göring les fait réapparaitre. En 1945, les Russes s’en emparent, direction Moscou. L’épée et le chapeau sont réintégrés postérieurement au Zeughaus, don de l’URSS à la République démocratique d’Allemagne. Du 7 mars au 8 juillet 2012, l’hôtel de la Légion d’Honneur fera se rejoindre le landau, les décorations prêtées par la Russie, et différents objets éparpillés au hasard des héritages des militaires prussiens de l’époque ou venant de quelques musées.

Le bicorne porté à Waterloo, lui, regagnera Paris avec l’Empereur vaincu. Taché par la pluie, il sera confié au chapelier impérial Poupard et Delaunay, pour nettoyage. Las! En route vers Sainte Hélène, Napoléon n’aura pas le loisir de le faire récupérer. La petite fille Delaunay le donnera au général Jacques Duchesne, natif de Sens, lequel le léguera au musée de la ville .

Jean-Paul Demarez

(1) La bataille fera près de 12000 morts. Curieusement, des fouilles entreprises de nos jours ne retrouveront qu’un ou deux squelettes. L’hypothèse la plus probable est que les charniers, creusés en 1815, ont été postérieurement vidés. Les ossements humains récupérés, ainsi que ceux des chevaux, après avoir été calcinés, servirent de filtres pour l’industrie sucrière locale. Les dents ont fait le bonheur des prothésistes pendant de nombreuses années.
Photo: ©Gallica
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