Comme Paul Claudel, Albert Einstein, ou même Betty Boop, voilà Thomas Mann (1875-1955) « tombant » lui aussi dans le domaine public cette année. Ce qui nous vaut une pluie de nouvelles traductions françaises des œuvres de l’une des dernières incarnations du grand écrivain. Deux nouvelles traductions des « Buddenbrook », et quatre de « La mort à Venise », entre autres. L’occasion de mesurer s’il est toujours un auteur aussi transgressif qu’à l’époque. Il connut le succès à 26 ans en 1901 dès la publication des « Buddenbrook », sous-titré « Le déclin d’une famille ». Tout le monde savait que ce déclin lui avait été inspiré par celui de sa propre famille, et que ce récit lui vaudrait le prix Nobel en 1929, plutôt que « La montagne magique » datant de 1924. Quant à « La mort à Venise » publiée en 1912, Lucchino Visconti a beaucoup fait en 1971 pour qu’elle devienne sa plus célèbre nouvelle. On se souvient des images de Dirk Bogarde, alias le compositeur vieillissant Gustav von Ashenbach, transpirant et suant dans l’air de Venise empoisonné par le choléra, incapable de s’éloigner du jeune ange blond Tadzio hantant le bord de mer. Avec beaucoup de Gustav Malher en bande son.
« La mort à Venise » s’inscrit dans un ensemble, Mann ayant pratiqué le genre dès ses débuts, puis toute sa vie. Soit une trentaine de nouvelles au total, reprenant souvent les thèmes de ses romans (et réciproquement), puisés eux-mêmes au fond de sa psyché.
Les éditions Christian Bourgois nous proposent 25 nouvelles sous le titre « La mort à Venise et autres nouvelles », la première fermant le volume. La traductrice Claire de Oliveira, dame très titrée en allemand, s’est déjà illustrée en 2019 par une nouvelle traduction de « La montagne magique ». À part quelques termes un peu désuets ici et là (est-ce volontaire ?), elle adopte pour les nouvelles un style fluide et élégant qu’on imagine conforme à l’original.
Certaines nouvelles sont brèves et se terminent par une pirouette bien maîtrisée, dans la tradition de Maupassant, surtout les premières (« La mort », « Déception »). D’autres comme « Le petit M. Friedemann » (écrite à 22 ans) illustrent la cruauté des femmes, ces créatures redoutables qui semblent terroriser le jeune Mann: une nourrice portée sur la boisson laisse tomber un bébé par terre, et « le petit Friedemann » devient bossu. Mais il conserve un fin visage et s’habille élégamment. La dangereuse madame Rinnlingen, qui fume et monte à cheval, comble le petit homme d’attentions. Ils se promènent un jour au bord de l’eau: « Puis, soudain, d’une secousse, avec un petit rire fier et méprisant, elle dégagea ses mains de ses doigts brûlants, le saisit par le bras, le projeta à terre de côté, se leva d’un bond et disparut dans l’allée. » Il en mourra, bien sûr.
Bientôt vient le grand thème, déjà abordé dans « Le paillasse » (1897) et repris dans « Tonio Kröger » (1903): les héros sont des doubles de l’auteur, désespérément à la recherche du sens de la vie, écartelés entre l’âpre plénitude intérieure et le plaisir de jouir des bonheurs simples, entre le grand bourgeois et l’artiste rejeté dans la solitude. Cette dernière regorgeant de détails autobiographiques comme celui du mariage mixte, le père étant un notable de Lübeck et la mère originaire du Brésil, comme l’écrivain. En 68 pages, nous allons faire le tour de la destinée de Tonio, d’abord écolier de 14 ans amoureux du très beau Hans Hansen aux cheveux blonds, puis jeune poète épris de la belle Inge blonde au grand rire qui le méprise. La trentaine venue, il part vers le Nord. C’est seulement quand il descend du chemin de fer dans la brume du soir que nous comprenons: il a quitté la ville treize ans plus tôt (comme Mann avait quitté sa ville natale à 18 ans). Mais la belle villa paternelle est devenue une « Bibliothèque populaire »: « Là, il y avait eu la salle du petit déjeuner. Le matin, on y prenait sa première collation, et non dans la grande salle à manger d’en haut où des statues de dieux toutes blanches se détachaient des tentures bleues… » Poursuivant plus au Nord encore, il arrive dans une petite station balnéaire danoise, et retrouve (ou croit voir ?) à l’hôtel Hans et Inge en jeune couple épanoui. Et lui, a-t-il gâché sa vie ?
Quant à « La mort à Venise » (1912) aux mille interprétations possibles, chacun pourra s’amuser à arbitrer Mann contre Visconti, le livre versus le film, une des plus belles adaptations de l’histoire du cinéma.
Lise Bloch Morhange