Passionnantes Passions

Avec le temps de Pâques revient le temps des Passions. Pendant deux semaines, des milliers d’auditeurs se presseront dans les églises, temples, théâtres ou salles de concert pour suivre l’un ou l’autre des deux oratorios de Jean-Sebastien Bach qui racontent et commentent les derniers jours de la vie terrestre du Christ. Unanimement reconnues comme les plus parfaites illustrations du génie de leur compositeur, ces Passions qui suivent le calendrier liturgique ont été créées à Leipzig en 1723 et 1729. Bach ne les a vraisemblablement dirigées que 3 ou 4 fois. Aujourd’hui leur popularité est telle qu’il n’est pas nécessaire de donner le nom du compositeur. On précisera seulement s’il s’agit de la Passion inspirée de l’évangile de saint Jean (la plus resserrée, peut être la plus immédiatement séduisante) ou de celle composée d’après l’évangile de saint Matthieu (la plus aboutie et la plus profonde dans la description des sentiments humains). Dans les deux cas, s’applique la formule du célèbre biographe de Bach, Alberto Basso, citée par la musicologue centenaire Marcelle Benoit: « poésie de l’ineffable, permanent état mystique, goût de l’introspection psychologique… » Assister chaque année à une Passion est pour beaucoup un rite auquel on ne peut déroger.
Combien de représentations en Europe pendant la période pascale ? Certainement plusieurs dizaines, peut-être une centaine. C’est aux Pays-Bas que la tradition est la plus vivace. La Nederland Bach Society, plus ancien ensemble de musique baroque au monde, a été créée en 1921 à Naarden, à une vingtaine de kilomètres d’Amsterdam. Elle avait pour première mission d’interpréter la Saint-Matthieu. « Mélomanes ou non, presque tous les Néerlandais connaissent cette œuvre, indiquent les membres de la très vivante association. Chaque année, durant le mois précédant Pâques, une véritable «frénésie» s’empare des cœurs autour de la Passion. Chaque ville organise sa propre représentation et toute salle de concert d’une certaine importance en propose au moins deux ou trois». Dans quelques semaines, les amateurs rempliront à nouveau l’église de Naarden pour entendre l’ensemble de musiciens, solistes et choristes conduits cette année par le chef japonais Masaaki Suzuki. Ce dernier, dont le renom pour ce répertoire est bien établi, la dirigera au total une douzaine de fois dans les grandes villes du pays. Dans le reste du territoire, un certain nombre de petites cités ont à cœur de programmer « leur » Passion. Il s’agit parfois du seul événement musical de la ville, mobilisant une grand partie de la population ainsi qu’un certain nombre de sponsors.

La vénération pour Bach est telle que la société a lancé il y a quelques années un projet de grande envergure: l’enregistrement de toutes les pages connues du compositeur -plus de mille !- et leur mise en ligne gratuite. Cette entreprise intitulée  « All of Bach » veille à la qualité de l’interprétation autant qu’à celle de l’enregistrement et sollicite un important mécénat. Les initiateurs du projet proposent même aux amateurs de devenir « parrains » d’une des œuvres enregistrées. En versant une certaine somme, le donateur devient « propriétaire symbolique » d’un enregistrement original qu’il pourra s’il le désire dédier à une personne de son choix, ou révéler à l’occasion d’un événement particulier. Les tarifs d’une « adoption » commencent à  2000 euros.

Sans avoir la même frénésie pour ces chefs-d’œuvre de la musique liturgique, les Français se montrent cependant très assidus aux nombreuses représentations qui se donnent le plus souvent dans des salles ou des églises pleines. La France a d’ailleurs compté un certain nombre de grands interprètes de ce répertoire, à commencer par le regretté Jean-Claude Malgoire. Plus récemment, le chef Raphaël Pichon a réussi en quelques années à se hisser au niveau des plus grands. Avec son ensemble Pygmalion, il entreprendra à partir du 20 mars une grande tournée européenne qui le conduira de Bordeaux à Versailles en passant par Valencia, Vienne, Madrid, Zurich, Paris et Amsterdam. Dans cette ville, le 31 mars, c’est sur la scène du mythique Concertgebouw (1900 places) que le musicien de 41 ans et les membres de Pygmalion donneront la saint Matthieu devant le public le plus connaisseur au monde. Le lendemain, dans la même salle et avec le même programme, ce sera au tour de Masaaki Suzuki, 71 ans, de se produire avec les membres de la Bach Society. Heureux Amstellodamois.

Gérard Goutierre

www.bachvereniging.nl

Illustration: ©GG (collégiale sainte Waudru, Mons)
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2 réponses à Passionnantes Passions

  1. Welschbillig dit :

    Érudit, et documenté, passionnant, c’est le terme. Un seul regret, mais l’auteur de cet article n’y est pour rien : « All of Bach »…

  2. Philippe Bonnet dit :

    Et Saint Matthieu éclipse Saint Jean, nous sommes bien d’accord. PHB

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