Un jour qu’elle était alitée en raison de son arthrose chronique, Colette considérait six camélias rouges. Elle se disait aussi qu’avec tout ce que sa mère lui avait enseigné sur les plantes et tout ce qu’elle avait découvert elle-même, il y avait sûrement un moyen d’en tirer de quoi faire une publication. Après-guerre, dans sa correspondance avec l’actrice Marguerite Moreno, elle lui fit part de son objectif de publier un « Herbier », très mince ouvrage publié en 1949 et que le peintre Raoul Dufy devait illustrer dans une réédition. C’est d’ailleurs son œuvre qui orne la couverture de ce si fin opus que l’on trouve chez Folio. Ce qui est extraordinaire, d’une façon générale et dans le cas qui nous occupe aujourd’hui c’est qu’à peu près n’importe quel sujet trouve un écho quelque part dans l’actualité du monde. Et il se trouve que dans un parc de Locarno (Suisse) a lieu depuis le 17 mars (s’étant achevée le 22), la 27e exposition internationale de camélias. Une plante devenue à la mode grâce à Joséphine de Beauharnais qui s’enthousiasma pour les graines de camélia venues du Japon après un transit par l’Angleterre. C’est dire que l’exubérance rouge de cette fleur est encore assez fraîche pour que nous nous étonnions lorsqu’on la mire au détour d’une allée.
Quand elle évoqua ses camélias, Colette souffrait déjà beaucoup, allongée presque à temps plein. Dans chacune de ses lettres à Marguerite Moreno, il y a toujours une allusion ou deux à ce mal qui la ronge sans pour autant altérer la bonne humeur qu’elle s’impose et la combativité qui la caractérise. Connaisseuse, elle laisse sa plume décrire le fil « d’archal » qui « perce la couleur des sépales, perce le vigoureux cœur qui abonde en étamines, le traverse de part en part, se tord et se noue autour de la tige, maintient raide la fleur magnifique, secrètement décapitée, qui quittera la vie debout ». Concentrée, Colette oublie la douleur et même elle la dédaigne. Et quand le tourment se venge, elle boit du vin qui « la console » de tous ses « maux ».
Elle avait beau connaître la nature, elle ne trouvait pas de traitement adéquat, subissant ici et là des expériences idiotes (1). Elle ne savait peut-être pas que l’huile de camélia est connue pour ses vertus anti-inflammatoires, l’inflammation étant la conséquence pénible de la dégénérescence du cartilage osseux. Sinon elle l’aurait mentionné dans son chapitre consacré à cette fleur et aussi dans la section qu’elle consacre aux plantes médicinales. Enfant elle suivait les vieilles villageoises s’en allant quérir les simples ainsi que l’on nommait les plantes curatives. L’une lui montrait « l’herbe-à-serpent » censée guérir les verrues et à même de tuer un chien. Elle marchait dans les pas d’une cueilleuse s’appelant Varenne laquelle savait tout sur le moyen de freiner des coliques ou de favoriser la naissance d’un garçon, mais s’emberlificotait dans les noms. Colette demandait encore à toutes les plantes dont elle se souvenait, de la faire rêver.
Là aussi, quand elle s’attaque au pavot, il ne semble pas qu’elle entrevît la possibilité de s’en servir pour contrer les attaques inflammatoires. Toutes les fleurs de pavot ne sont pas somniferum et leurs graines sont plutôt utilisées en cuisine, tel le pavot bleu comme ci-contre. Elles sortent d’une capsule (celle que l’on écorche pour obtenir le latex narcotique) et que Colette compare drôlement: « salière, poivrière et sucrier pour les fraises. » Elle avouait dans son « Herbier » qu’elle s’en était allée flairer l’opium dans les lieux que les initiés fréquentaient à Paris. Une odeur « faite d’emprunts discrets à la truffe et au cacao légèrement grillé » tout en soulignant la capacité de la plante de couleur écarlate, à « empourprer la nuit », sans qu’il fût besoin de la fumer.
Elle se défendait comme elle pouvait dès lors qu’elle fut assignée sur un lit afin que ses articulations ne la rappelassent méchamment à l’ordre. Elle pouvait néanmoins regarder ses camélias rouges avec la même attention qu’elle entretenait depuis l’enfance. Quand elle en était enfin lasse, Colette regardait par la fenêtre de son appartement les beaux et inusables jardins du Palais Royal. Le parfum des rosiers devait lui monter jusqu’aux narines, les fragrances charriant alors toute une caravane de bienfaits. Elle enviait leur solidité, celle qui leur avait fait traverser les guerres, allant jusqu’à « désarmer les enfants du 1er arrondissement, bien connus pour leur férocité ». Colette était comme eux, pas facile à abattre.
PHB
(1) Les traitements à la cortisone n’apparurent qu’à la fin des années quarante et Colette mourut en 1954
Photos: ©PHB
Colette n’eut pas renié le « caravansérail de bienfaits »…
Cher Jacques, sauf que je me suis trompé, (ainsi que me l’a fait remarquer un lecteur bienveillant) le caravansérail c’est l’endroit. Caravane était plus indiqué.