Max Ernst, sans entraves

Max Ernst tenait de son enfance une solide exécration du conformisme, du devoir, des obligations. Alors que son père Philippe peignait la réalité jusqu’au plus fidèle détail, Max devenu artiste préférait frapper les esprits, se libérant des codes, des genres, des techniques. Il disait que ses peintures « n’avaient pas pour but de plaire mais de faire hurler ». Le documentaire à son sujet, attendu le 29 mars sur Arte, est introduit par une de ses œuvres, justement les plus frappantes, intitulée « L’ange au foyer ». En pleine montée du fascisme en Europe, simultanément à la guerre d’Espagne, elle illustre l’épidémie de malveillance qui commençait à ravager le continent. Le film signé Christian Buckard et Daniel Guthmann, remarquable en tout point, prête à cette peinture dès le générique, les pouvoirs de l’intelligence artificielle: ainsi animé, le monstre conçu par Max Ernst, laisse libre cours à ses travers maléfiques, exhibant ses griffes acérées, menaçant le monde de son bec d’acier comme on le verra aussi plus tard chez Miyazaki. Ce futur dadaïste, apparu en 1891, disparu en 1976, avait échappé à deux guerres et pouvait bien clamer (avec d’autres) que l’art est mort -« Die kunst ist tot »-, il n’en reste pas moins que l’ensemble de son travail démontrait le contraire.

Faire entrer une vie privée et artistique si riche en rebondissements dans un format de 52 minutes, tenait de la gageure. Mais les bons choix ont été faits. Ce qui signifie que le train des séquences proposées ne déraille jamais et fera sûrement découvrir avec efficacité aux téléspectateurs, cet homme dont le nom dit quelque chose mais sans que l’on puisse élaborer au moins quelques phrases à son sujet, comme on pourrait plus facilement le faire d’un Picasso.

On nous raconte ici qu’ayant séduit les surréalistes, ce natif de Brühl (Rhénanie, Allemagne) fut invité à exposer avenue Kléber à Paris par André Breton, autorité surréaliste indiscutable quoiqu’un brin dogmatique. C’était en mai 1921 et en raison d’un armistice encore un peu frais, Max Ernst ne fut pas autorisé à venir dans ce qui devait pourtant devenir son pays préféré. Moyennant quoi, ce sont Paul Éluard et sa femme Gala qui franchirent le Rhin pour lui rendre visite à Cologne où il vivait avec sa première femme Luise Straus, historienne d’art. S’ensuivra un jeu de séduction intellectuel qui débouchera plus tard sur un ménage à trois et accessoirement sur un livre composé des textes de l’un et des illustrations de l’autre: »Répétitions » (1).

Il n’empêche que Max Ernst était un expérimentateur intéressant, notamment avec ses collages, frottages et grattages, le documentaire avançant que son travail allait inspirer des gens comme Magritte ou Dali toujours dans le domaine du surréalisme. Matière nous rappelle-t-on ici qui devait servir par tous les moyens, selon Breton, à « ruiner l’idée de famille, de patrie et de religion ». On ne peut pas dire ce faisant, qu’Ernst se faisait bien voir, singulièrement avec sa toile provocante baptisée « La Vierge corrigeant le Christ », une fessée énergique sous le regard pas commode d’Éluard, Breton et Ernst lui-même, inclus à la gauche du tableau. Ernst abhorrait les entraves et considérait que « l’amour était gardé à vue sous la surveillance de la police cléricale ». Lui qui allait et venait de lit en lit et de conquêtes en conquêtes. Quand ce n’est Ernst qui se faisait mettre la main au collet mais ce n’est pas vraiment présenté ainsi, sauf pour Peggy Guggenheim (1898-1979), mécène pour laquelle, il se serait « laissé séduire ». L’amour était à réinventer, c’est Arthur Rimbaud qui l’avait proclamé.

Ce documentaire est opportun puisque ce sera le 1er avril le cinquantenaire de sa mort. Celui qui fut interné en 1940 au camp des Milles avec nombre de ses compatriotes, avant de rejoindre New York, avait fait de la liberté son fil directeur obstiné. Sur les 52 minutes, c’est bien ce qui transparaît. Il avait rencontré beaucoup de monde (dont Apollinaire en 1914) et traçait sa route en funambule sur tous ces liens entre les êtres, sachant d’instinct prendre la tangente et tant pis pour les fracas que cela devait occasionner. Son histoire vient également à point pour aérer de liberté bienfaisante, un siècle ayant une fâcheuse tendance à oublier cette vertu cardinale.

PHB

« Max Ernst
Le surréaliste et le monstre fasciste », du 29 mars au 1er avril sur Arte
(1) Dont on peut voir certaines pages sur le site Gallica
Photo: Zur ARTE-Sendung/Max Ernst – Max Ernst, jeune adulte en 1909/ © LVR Landschaftsverband Rheinland Photo deux : Max Ernst avec sa compagne Leonora Carrington (1939)
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Une réponse à Max Ernst, sans entraves

  1. Anne Chantal Mantel dit :

    Merci pour cet article sur Ernst. Je suis une »inconditionnelle », et vous auriez pu aussi citer deux autres « compagnes », Leonora Carrington, et Dorothéa Tanning, qui l’ont certainement aidé à être LUI……

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