L’anti-chronique

Les physiciens étant placés hors cadre par rapport au commun des mortels, ils vous expliquent benoîtement que la recette de fabrication d’anti-hydrogène est « très simple ». Il faut un antiproton, créer un antiélectron et le placer en orbite autour du premier. La suite est encore plus facile que pour les œufs au plat. À vrai dire, ce n’est pas aussi commode, il faut les outils. Depuis qu’en 1928, le physicien Paul Dirac, démontrait qu’un électron avait son pendant négatif, grosse révolution alors, la recherche dans ce domaine n’a cessé de progresser au point que tout récemment, fin mars, les gens du CERN (1) ont annoncé avoir non seulement créé un pack d’anti-matière en la piégeant dans un contenant ultra-froid, mais qu’ils avaient aussi réussi à le transporter par la route sur un circuit de dix kilomètres. Sur les parois du camion on pouvait lire sans rire « antimatter in motion » ce qui prouve déjà que ce n’était pas un anti-camion conduit par un anti-chauffeur. Le transport en question était en outre surveillé de près car il se trouve que les anti-choses sont fragiles et que si l’on serre trop dans les virages, il peut leur arriver ce qui arrive aux pizzas en cours de distribution: la pâte se retourne et les olives s’échappent. C’est la loi cinétique qui s’applique.

Ce n’est pas le poids des 92 antiprotons capturés qui nécessitaient l’utilisation d’un camion mais de toute évidence le poids du frigo, autrement appelé le « piège cryogénique », doté qui plus est d’un électro-aimant dont la puissance pourrait sans doute servir à amener un trousseau de clés du sol au plafond. En tout cas, l’expérience étant réussie et le CERN partageur, il est envisagé par la suite des livraisons d’antiprotons vers différents laboratoires européens.

Il y a loin de l’équation à la réalisation puisque c’est en 1996 que la première fabrication d’anti-matière a pu être obtenue sur un temps très court.  Et tout cela en raison, disait le CERN dans un communiqué d’il y a trente ans, « parce qu’il n’existe pas d’antiparticules à l’état naturel sur Terre ». C’est à partir de là qu’il vaut mieux être scientifique et aussi dès cet instant que l’on lâche un peu le sujet. Car ils ne savent pas encore tout bien loin de là, notamment comment les 50 % d’antimatière supposés présents dans l’univers, restent introuvables. Un peu comme si la Lune avait son double mais trop bien caché sous un plaid d’énergie noire. L’une des hypothèses est que l’anti-matière a fait partie du big bang et que les rares particules détectées, une pour un milliard, ne seraient que de vieilles traces. Ce pourquoi dans le même registre, on ne connaît pas d’anti-poème visible à l’œil nu.

C’est là qu’il est toujours plaisant de faire appel au bon sens populaire, celui qui permet de chambouler dans la joie une soirée qui s’annonçait ennuyeuse. Car le génie humain a pris de l’avance, en matière de thèse et d’anti-thèse, d’avers et de revers. Et quand on joue à pile ou face, on a trouvé plus commode que la cryogénisation, en vue de départager deux candidats au départ d’un jeu quelconque. Depuis que l’espèce humaine existe et même l’espèce animale, l’existence des contrariétés s’est maintes fois fait connaître. On ne compte plus les incidents qui émaillent une journée. Ce sont elles qui font l’antimatière. La différence avec les chercheurs du CERN à Genève qui traquent l’antiproton, c’est que l’homme a de son côté, plutôt tendance à éviter le contraire de ce qu’il cherche et quand il ne peut pas faire autrement, il a inventé le parapluie et la police d’assurance.

Et aussi le mot pour le dire puisque c’est sur plusieurs pages que l’encyclopédie culturelle Robert répertorie les substantifs réclamant leur contraire, de l’antigang à l’anti-dérapage, en passant par l’anti-mite et l’anti-missile, objet fort courant par les temps qui courent. Cela peut même dégénérer: il semble que le dessinateur Franquin avait réussi une jolie fable en matière d’armement qui faisait dire à l’un de ses personnages quelque chose comme: « Je vends des antimissiles, des anti-antimissiles, des anti-anti-antimissiles et il y a encore des cons pour m’acheter des missiles! »

On se penchera à ce propos, sur le cas de l’antipathie laquelle dans son sens premier, désignait un défaut d’affinité entre deux substances comme l’eau et l’huile. Plus tard le concept s’est étendu au genre humain. Ce qui avait fait écrire à George Sand (1804-1876) dans « L’histoire de ma vie » que « la seule présence d’une personne sympathique ou antipathique », pouvait exercer sur le système nerveux une « influence extraordinaire ».

Et la comparaison avec les antiprotons en camionnette de livraison s’arrête-là puisque dans nos transports communs en revanche, tout le monde s’y tasse. Vu que tout un chacun est l’anti de l’autre et que nous passons de la sorte beaucoup de notre temps à nous supporter. Heureusement que nous avons inventé la climatisation, extension civilisée du piège à protons.

PHB
(1) CERN: Conseil européen pour la recherche nucléaire, créé en 1952
Illustration: ©PHB
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3 réponses à L’anti-chronique

  1. Tristan Felix dit :

    Irrésistible, surtout lorsque dans l’antichambre de la science s’émeut l’absurde de votre plume ! Et vu que notre cervelle accomplit un double renversement oculaire pour accéder au prétendu réel, il se pourrait bien qu’icelui ne soit que son double contraire, un truc louche.

  2. Annie T dit :

    Et quid de l’anti « qui t’es? » ?

  3. Gilles Bridier dit :

    Il y eut aussi l’Antigone de Sophocle, lointain précurseur du CERN, mais sans aucun rapport hors du ravissement de l’absurde et des facéties neuronales.

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