Iconique Simone

Ce 14 avril, il y aura quarante années que Simone de Beauvoir quittait notre monde pour passer à la postérité. Elle y entrait lestée de son œuvre principale, « Le Deuxième sexe », publié en 1949. En un bon millier de pages, elle y dressait le catalogue des sujétions dont les femmes avaient été et étaient encore l’objet à son époque. Ceci dans l’optique de la philosophie existentialiste, récusant notamment le déterminisme biologique dans la condition humaine. Elle est ainsi devenue à jamais la figure de proue du Mouvement de Libération des Femmes. Une phrase issue de son livre est devenue slogan: « On ne naît pas femme, on le devient! » On pourrait y trouver le pendant d’horloge de l’aphorisme d’Érasme dans son Traité sur l’éducation: « On ne naît pas homme, on le devient! ». Lui-même copié sur le constat de Tertulien, théologien du IIIe siècle: « On ne naît pas chrétien, on le devient! » qui a lui, le mérite de se passer de démonstration. Mais tandis qu’Érasme évoquait « l’homme » en tant qu’être humain, Beauvoir, elle, considère spécifiquement la femme, être du genre féminin. Ce qui ouvre une tout autre perspective.
Lors du centenaire de sa naissance, en 2008, le Nouvel Observateur avait commis une remarquable bévue. La couverture du numéro du 3 janvier s’ornait d’un nu féminin. Procédé classique largement utilisé dans la publicité commerciale. Variante notable, il s’agissait de Simone elle-même, cinquante-six ans auparavant, dans l’intimité d’un modeste cabinet de toilettes. Accroche plus aguichante que son traditionnel portrait de rombière enturbannée.

Dès lors, une controverse était lancée. Pouvait-on montrer à poil l’inspiratrice du féminisme comme la première starlette venue, à la couverture d’un quelconque magazine de charme? Libération prenait fait et cause: « Les chiennes de garde n’ont pas froid aux yeux, et Jean Daniel risque d’avoir chaud aux fesses! » À ce propos, l’association anti sexiste était venue manifester devant le siège du Nouvel Obs, réclamant de voir le derrière de ce membre le plus éminent du comité directeur ou, a minima, de recevoir ses excuses. Une manière spectaculaire de protester contre l’utilisation du corps de la philosophe pour paraître illustrer sa pensée.

Et les commentaires de pleuvoir… Christine Clerc, dans Valeurs Actuelles remarquait:« Moi qui me croyais féministe, je n’arrive pas à me scandaliser… on dirait un tableau de Bonnard. » Yvan Levaï, sur France Inter, évoquait « Cette photo volée à Chicago, alors que la belle sortait du bain, chez un copain de son amant américain ». Mais il était mal informé. Le Monde avait retrouvé « l’homme qui avait vu Simone de Beauvoir nue », le photographe Art Shay. Elle était au courant de l’existence du cliché. « Elle m’a entendu déclencher, avait-il réagi, s’est retournée, et m’a dit en riant : vilain garçon! » Au reste, la photo avait déjà été publiée. En 2006, dans un article intitulé « La vraie vie amoureuse des écrivains », Lire magazine la montrait plaisamment encadrée par un trou de serrure. Le Canard enchaîné ricanait: « la photo du Nouvel Obs a été retouchée. » Effectivement, au regard de l’original, le postérieur était aminci, les cuisses effilées, les reliefs grassouillets des creux poplités gommés. Blasphème !

Risquant « On ne naît pas icône, on le devient ! », Jérôme Dupuis, pour l’Express, invitait à dévoiler « ce qu’on n’ose pas voir sur Beauvoir ». Les taches sur la vraie trajectoire de la grande prêtresse du féminisme, ses amours ravageuses, son engagement politique tardif. Sexe, mensonges et idéaux.

Pour ce quarantième anniversaire, pas de faute de goût, mais une consécration. « Le Deuxième sexe » intègre la Pléiade. Il y rejoint deux tomes de « Mémoires », intégrées dans la collection depuis 2018. L’Express, sous la plume de Louis Henri de la Rochefoucauld (26/03/2026), invite d’ailleurs à dépasser « l’icône parfois pesante » qu’est devenu le « Castor » (1) pour retrouver « la mémorialiste de génie ». Toutefois, après avoir survolé cet article, ceux qui n’ont pas lu et qui ne liront jamais Beauvoir ou Sartre auront un avis définitif sur leur longue liaison libérale, autorisant les « amours contingentes », selon ce pacte formulé le 14 octobre 1929.

Ils appartiennent aux trois couples terribles de la fin du siècle dernier, avec les Triolet-Aragon et ce tandem Signoret-Montand, dont on a pu dire fort justement (2): « Donnant leur avis sur tout, commentant l’actualité avec un sérieux de pontifes, confortablement installés dans une bonne conscience inébranlable, il leur arriva parfois de frôler l’odieux, plus souvent d’éviter de justesse le ridicule, et même d’y sombrer à l’occasion. »

Jean-Paul Demarez

(1) Un surnom qui lui fut donné par son amant René Maheu, jeu de mots anglo- français basé sur la similitude de Beauvoir avec beaver, castor. Autres sobriquets, la Grande Sartreuse, prêté à Henri Janson, Notre Dame de Sartre, ou la duchesse de Bovouard, inséparable de Jean Sol Partre, selon Boris Vian dans L’écume des jours.
2) L’attribution de cette citation reste incertaine (ndlr)
N'hésitez pas à partager
Ce contenu a été publié dans Livres. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

2 réponses à Iconique Simone

  1. Jean STEICHEN dit :

    Je ne comprends pas l’intention de la citation (non référencée, d’ailleurs) concluant l’article, et qui concerne, si j’ai bien compris, le « tandem Signoret-Montand ».
    Est-il suggéré que ces appréciations (« bonne conscience inébranlable », « odieux », « ridicule ») seraient à appliquer aussi à Simone de Beauvoir ?
    Cordialement

  2. Pierre DERENNE dit :

    mon IA du moment dit : « Cette citation m’est inconnue avec certitude, et je préfère ne pas vous attribuer un nom au risque de me tromper.
    Elle évoque un style satirique, assez proche de celui de Françoise Sagan, Michel Houellebecq, ou encore Philippe Muray dans leur façon de croquer les bien-pensants — mais ce n’est qu’une impression stylistique, pas une attribution fiable ».

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *