Les cultures du monde en résonance au quai Branly

Mais qui sont ces gens semblant tenir concile, le visage barré d’un sourire étrange? La mince ouverture leur ouvrant le buste de bas en haut révèle tout du moins leur fonction et même leur origine. Ce sont des tambours anthropomorphes à fente, en provenance de Mélanésie. Ils ne sont pas si vieux, milieu du 20e siècle selon la notice, mais l’on sent bien qu’ils sont les héritiers d’une longue tradition. Pour qu’ils résonnent, il faut les frapper avec du bois tendre. Le son produit sert à divulguer un message, annoncer un décès ou tout simplement, rythmer des danses. Il n’y a pas de traces écrites permettant de les situer précisément dans le temps. En tout cas, ils fascinent. Peut-être qu’en toquant à leur surface on obtiendrait une réponse vibratoire mais encore faudrait-il l’interpréter. Sans compter que l’on pourrait aussi déclencher une catastrophe en faisant résonner par mégarde une déclaration de guerre. Et puis nous sommes ici dans un musée, celui du quai Branly Jacques Chirac, maison qui s’apprête à célébrer ses vingt ans. Dernier grand musée de Paris et à propos duquel l’ancien président avait dit: « Il n’existe pas plus de hiérarchie entre les arts et les cultures qu’il n’existe de hiérarchie entre les peuples. C’est d’abord cette conviction, celle de l’égale dignité des cultures du monde, qui fonde le musée du quai Branly. »

Une telle déclaration nous change un peu de ce que l’on peut entendre devant différents micros ou bien  lire sur les réseaux sociaux en ce moment-même. Et chaque pas effectué à l’intérieur de cet établissement -un peu trop sombre- nous conforte dans l’idée qu’effectivement, d’autres civilisations valent bien la nôtre. Certes le tambour à fente peut sembler extravagant mais il a quand même plus de gueule que nos parcmètres. D’un côté il y a une inspiration, de l’autre une mentalité rébarbative de taxation. À propos de finance d’ailleurs, du côté de la Nouvelle Irlande (Papouasie) ils avaient élaboré un masque terrifiant, de façon à mieux convaincre les donateurs lors des opérations de collecte, afin de couvrir les frais de funérailles. Il nous est dit que c’était fait sur le ton de la plaisanterie mais quand on voit le masque, l’envie d’obtempérer se manifeste très naturellement, même pour le simple visiteur du musée. Les inspecteurs des contributions devraient se renseigner, cela ferait du bien aux caisses de l’État dont personne n’a encore réparé le fond percé. Tout cela fait partie des collections permanentes dont au passage, quelques artefacts de la culture Sepik (1), celle qui intéressait Apollinaire.

Un point commun à toutes ces merveilles est qu’elles cèlent toujours un mystère. Celui qui nous fascine sans se révéler. Celui qui fait que l’on sent quelque chose à l’intérieur comme ces rencontres bizarres que l’on peut faire en songe sans savoir si la rencontre est bienveillante ou pas. Elles sont presque toutes dignes dans leur posture. Comme si le fait d’être à Paris rive gauche, pourtant l’épicentre de l’intelligentsia universelle, ne les impressionnait nullement.

Forcément elles impressionnent, chacune dans leur genre. Tel ce cimier-serpent en provenance de Guinée, issu de la population Baga. Il est dit-on, investi de pouvoirs magiques. Celui-ci est une « manifestation de Bansonyi ». Soit, si on lit bien au milieu de toute cette pénombre, l’un des esprits les plus puissants du monde Baga. Il est associé aux espaces sacrés et n’apparaissait qu’aux initiés ce qui n’est que vaguement le cas ici, au musée. Il avait été donné au musée de l’Homme en 1961, par le collectionneur René Rasmussen (1911-1979). Lequel se fournissait auprès des coloniaux ou des voyageurs. Le prélèvement initial était-il honnête, voilà un mystère de plus, mais au moins ce cimier-là, est-il désormais à l’abri.

Voilà un musée qui peut se targuer, comme ses cousins, de protéger un trésor culturel. Au rythme où le niveau général décroît, on peut même parler de forteresse. Les Parisiens ont certes perdu le musée Dapper (2) mais ils ont conservé le musée Guimet, le musée de l’Homme, et créé celui du quai Branly rallongé du nom de Jacques Chirac, dix ans après son inauguration.

Concernant les tambours à fente, précisons que les casques audio de l’accueil fournissent paraît-il un échantillon sonore de leur caisse de résonance, ce que nous n’avons pas vérifié. En fait, si l’on stationne devant eux d’un peu près, si l’on croise leur regard sans baisser les yeux, on peut percevoir le murmure des anciens qui appellent.

PHB

(1) À propos d’Apollinaire et de la culture Sepik

(2) À propos du musée Dapper

Photos: ©PHB
N'hésitez pas à partager
Ce contenu a été publié dans Musée. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *