Est-ce bien lui le canonnier

La notice qui accompagne le lot aguiche l’acheteur, en précisant que l’image ci-contre pourrait bien avoir été inspirée par Guillaume Apollinaire. Il s’agit d’un livret intitulé « Les alliés » dont l’auteur est Raoul Dufy (1877-1953) et qui sera mis aux enchères le 27 mai. L’ouvrage présente 10 pochoirs sous forme de dépliant, représentant des uniformes militaires. Il a été imprimé en 1915. Relativement rare il vaut environ 300 euros dans des états variables car le cartonnage de couverture était de qualité moyenne. Le mieux pour les non-collectionneurs est d’aller voir sur Gallica (BnF) un exemplaire conservé, celui ayant appartenu à Pierre Mac Orlan (1882-1970), site où l’on peut à loisir observer l’image supposée du canonnier Apollinaire. Le fait est que ce dernier a fait à Nîmes son apprentissage militaire en 1914 comme artilleur (1) avant de verser plus tard dans l’infanterie. Il est certain que son ami Raoul Dufy a dû au moins penser à lui, en dessinant ce militaire, debout devant son canon. Lui a-t-il prêté subtilement les traits du poète, là est une question dont « meurt le bruit parmi le vent » si l’on veut bien tolérer cet emprunt au poème « Cors de chasse ».

De fils en aiguilles et d’uniformes en munitions, on finit par retrouver les archives militaires d’Apollinaire sur le service historique des armées, afin de vérifier la cohérence des dates eu égard à la publication des images par Dufy. On tombe tout d’abord sur une fiche plutôt soignée, sur laquelle une main bienveillante, a greffé un texte adressé à Lou: « Cette boue est atroce aux chemins détrempés/Les yeux des fantassins ont des couleurs navrantes/Nous  n’irons plus au bois/Les lauriers sont coupés/Les amants vont mourir et mentent les amantes ». Cette fiche est bien plus avenante que les documents militaires proprement dits en format PDF, également consultables. Le préposé aux écritures y défonce comme cela arrive encore souvent, le nom d’Apollinaire en doublant le « p » et pas le « l ».  Même tarif pour le nom de famille (Kostrowitzky) éparpillé façon puzzle, il est vrai empli de pièges pour un greffier qui avait toute une armée à transcrire, bonhomme par bonhomme. Mais son parcours en est bien là, sa formation à Nîmes, sa présence au front en 1915, sa permission de Noël (en Algérie), sa blessure à la tempe par un éclat d’obus, ses hospitalisations, sa réforme et son décès. La grippe espagnole en effet, était venue achever le travail du projectile allemand. Le nom du domicile de sa mère a d’abord été barré puisqu’il est mentionné « Chatons » au lieu de « Chatou », c’est dire que le porte-plume avait les idées ailleurs. Une autre main a fait la correction en rouge vif. Apollinaire est en tout cas présenté comme un « homme de lettres », qualité partagée par maints combattants. Quant à l’avis de décès du sous-lieutenant-poète du 96e, il a été réceptionné en janvier 1919 à Béziers (au service historique) où l’on mentionne l’obtention de sa Croix de Guerre.

Le travail effectué par Raoul Dufy était sa façon, à lui qui n’était pas mobilisé, de participer à la conflagration de 14-18. Sur le site de l’Institut national d’histoire de l’art, en commentaire d’une estampe également intitulée « Les alliés », on apprend qu’en 1915 Dufy avait fondé au Havre une entreprise à son nom, en vue de produire des images patriotiques. Et que les dix images du livre bientôt mis aux enchères représentaient 5 soldats britanniques, 3 Français, 1 Russe et 1 Belge. L’artiste pour ce faire, s’était « inspiré des planches militaires de l’imagerie populaire représentant les uniformes des armées napoléoniennes ». La couverture affichée sur le site est verte mais celle concernant l’exemplaire mis en vente, tout comme celui abrité à la BnF, est rouge. Là s’arrête la liste des détails.

Apollinaire durant sa formation, avait dit deux choses symptomatiques, d’une part avec humour et un brin d’amertume: « J’ai tant aimé les arts que je suis artilleur. » Et tandis qu’il suivait les séances obligatoires de calcul de trajectoire, le postérieur douloureux d’avoir trop cavalé dans la garrigue autour de Nîmes  il avait écrit avec malice: « l‘artillerie est l’art de mesurer les angles et l’équitation de bien serrer les sangles. »

En attendant le canon tonne toujours en Europe. C’est une manie. Les armes étant censées dissuader, il n’empêche qu’au bout d’un moment il se trouve toujours un chef que démange  la tentation de s’en servir. Il s’empresse alors de paver et de repaver l’enfer sous l’oriflamme de ses bonnes intentions. C’est encore une fois le réflexe pavlovien qui fait que l’on finit par appuyer sur la détente. Tout comme on entre au bistrot du coin parce qu’il est ouvert et que c’est la seule façon honnête, finalement, de commander un canon.

PHB

À propos du livre mis aux enchères le 27
Source image: ©Gallica

 

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2 réponses à Est-ce bien lui le canonnier

  1. SEGERER Joëlle dit :

    Quel que soit le sujet – et à plus fort raison s’il est lié à votre cher Apollinaire – c’est un plaisir de lire votre prose élégante et non dénuée d’humour.

  2. Lise Bloch-Morhange dit :

    Le son des canons n’étant pas à nos portes et la poésie et la musique faisant bon ménage, signalons le premier festival printanier de la saison parisienne: Les Musicales de Bagatelle se dérouleront les 16 et 17 mai prochains à l’Orangerie du parc de Bagatelle, avec leur habituel mélange de stars et leur floppée de jeunes talents:
    https://www.lesmusicalesdebagatelle.com/programmation/

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