Navarasa: et si l’Inde avait cartographié les émotions il y a deux mille ans? Colère. Amour. Peur. Compassion. Rire. Émerveillement. Dégoût. Courage. Paix. Neuf
mots. Neuf films. Une série disponible sur Netflix qui tient ensemble, comme un
collier de perles inattendues, toute la palette de l’être humain. « Navarasa: neuf émotions » n’est pas une série indienne comme les autres, elle est traversée par une idée si ancienne qu’elle donne le vertige. Il y a environ deux mille ans, quelque part dans le sous-continent indien, un sage du nom de Bharata Muni a couché sur feuilles de palmier la théorie esthétique la plus ambitieuse de l’histoire de l’art. Son traité, le Natya Shastra, est une encyclopédie du théâtre, de la danse et de la musique. Mais au cœur du texte, il y a une idée-clé, presque scandaleuse de simplicité: toute œuvre d’art n’existe que pour faire naître une émotion précise. Cette émotion, il l’appelle un rasa: mot sanskrit qui signifie du jus, sève, ou essence. Bharata Muni en identifie huit; une neuvième, la paix intérieure, sera ajoutée plus tard. Ce sont alors les navarasas, les neuf saveurs de l’âme.
Deux millénaires plus tard, ses héritiers sont toujours là. Dans la danse bharatanatyam, chaque expression du visage est codifiée selon ces rasas. Dans le cinéma du Tamil Nadu, les meilleurs acteurs sont jugés par leur capacité à les incarner sans artifice. Et en 2021, c’est cette grille vieille de deux mille ans que Mani Ratnam, le cinéaste tamoul a choisi comme fil conducteur pour une anthologie hors du commun.
Il y a quelque chose de beau dans les circonstances qui ont fait naître la série « Navarasa ». Nous sommes en 2020. Le monde tourne au ralenti. En Inde, les tournages sont à l’arrêt, et les milliers de techniciens, journaliers et ouvriers qui font vivre l’industrie du cinéma n’ont plus aucun revenu. Mani Ratnam et Jayendra Panchapakesan décident alors de monter un projet d’un genre inédit: une anthologie de neuf courts métrages, chacun confié à un réalisateur différent, chacun dédié à l’une des neuf émotions. Réalisateurs, acteurs, compositeurs, dont A. R. Rahman, le légendaire auteur de la bande originale de « Slumdog Millionaire », travaillent sans rémunération. Les bénéfices iront directement aux dix mille travailleurs du secteur laissés sans ressources par la pandémie. Une série pensée comme un acte de solidarité. Filmée en quelques mois, sur des plateaux réduits, dans des conditions souvent spartiates. Et sur cette carte des émotions, pourtant, aucun chemin ne va en ligne droite. Chaque épisode surprend, il contourne, il glisse l’émotion là où on ne l’attendait pas.
Karuna Rasa ou la compassion (Edhiri, Bejoy Nambiar): Vijay Sethupathi, l’un des
acteurs tamouls les plus fascinants de sa génération, joue un homme qui a tué pour
venger son frère mort. Il se retrouve face à la veuve de sa victime. Peut-on demander
pardon à quelqu’un qui n’a pas le droit de vous pardonner? La réponse fait penser…
Shanti Rasa ou la paix (Peace, Karthik Subbaraj): un combattant tamoul, pendant la
guerre civile au Sri Lanka, risque sa vie pour aller sauver « le petit frère » d’un enfant
perdu. Ce frère n’est qu’un chiot. Et pourtant, ce petit chien change tout.
Bhayanaka Rasa ou la peur (Inmai, Rathindran R. Prasad): à Pondichéry, une femme
riche reçoit un visiteur séduisant qui connaît sa maison comme si elle lui appartenait.
Il n’est peut-être pas humain. Thriller surnaturel, atmosphère étouffante, Parvathy
Thiruvothu magnétique.
Adbhuta Rasa ou l’émerveillement (Project Agni, Karthick Naren): un scientifique
convaincu que notre réalité est une simulation contrôlée par des êtres supérieurs a
inventé une machine à voyager dans l’esprit. Il a fait une erreur. Sa famille a disparu.
Et quelqu’un d’autre vient de s’emparer de sa découverte. De la science-fiction
indienne, sombre et jouissive.
Rowdhra Rasa ou la colère (Rowthiram, Arvind Swami): une policière, un frère en
prison, une mère dont l’histoire est trop lourde à porter. La colère, ici, est une chose
qui couve depuis des années avant de tout brûler.
Bibhatsya Rasa ou le dégoût (Payasam, Vasanth): un vieux bougon refuse d’aller au
mariage de la fille de son neveu, qu’il n’a jamais pu supporter. Quand il finit par y
aller, son amertume cherche un exutoire. Delhi Ganesh, comédien vétéran, y livre une
performance d’une précision glaçante, et drôle malgré tout.
Veera Rasa ou le courage (Thunindha Pinn, Sarjun KM): un jeune policier doit
escorter un insurgé naxalite blessé. Ce qu’il choisit de faire en chemin dit tout sur ce
que le courage a de déraisonnable et de nécessaire.
Shringara Rasa ou l’amour (Guitar Kambi Mele Nindru, Gautham Vasudev Menon):
Suriya, l’une des plus grandes stars du cinéma tamoul, joue un musicien qui raconte la
nuit où il a rencontré une voix, une fille, une chanson. Le genre de court métrage
dont on ne sort pas non touché.
Hasya Rasa ou le rire (Summer of ’92, Priyadarshan): L’épisode le plus controversé
de la série où un comique se souvient de l’été où il a involontairement sabordé le
mariage d’une enseignante. Brillamment joué par Yogi Babu, mais critiqué
en Inde pour des sous-entendus discriminatoires à peine voilés. Une série qui fait
confiance à son public ne lui épargne pas non plus ses contradictions.
Bharata Muni avait eu cette intuition fondamentale : les émotions ne sont ni
indiennes, ni françaises, ni tamoules. Elles sont humaines. Et quelle que soit la
langue, quel que soit le paysage, les bonnes histoires les font remonter à la surface
malgré nous.
Le cinéma tamoul, produit à Chennai dans une langue parlée par 80 millions de
personnes, reste quasi invisible dans les salles françaises. On connaît Bollywood,
parfois. On ignore presque tout du reste. « Navarasa » ne prétend pas résoudre cette
injustice à elle seule mais elle offre quelque chose de rare: neuf entrées dans un
cinéma qui pense et qui ose toucher le monde entier. Neuf façons de vérifier que
l’émotion, décidément, n’a pas besoin de traduction.
Jaya Sharma