À force de se raser tous les matins et d’observer par ailleurs, un canapé en laine blanche s’assombrir sous les tombées de bouloches pleines de haine, quelqu’un s’est dit un jour que le même appareil pouvait sans doute les araser. Était-ce à l’origine une sorte de raclette manuelle ou un ustensile déjà électrique? La question est bien trop domestique pour mobiliser un historien de l’industrie. C’est un peu comme l’invention du ventilateur: entre l’esclave qui palmait son maître avec une feuille de bananier et celui qui s’inspira de l’inventeur (français) de l’hélice de marine afin, en la fixant au plafond, de la transformer en rafraîchisseur , les responsabilités sont multiples. Sans oublier le gars plus smart encore qui conçut la télécommande pour faire marcher le ventilo, au même titre que le robot tueur de peluches, véritable ready-shave fonctionnant sur ordre à partir d’une application. Fascinante ingéniosité humaine, au point que l’on s’y perd et qu’un conseiller commercial d’une grande enseigne, crut d’abord que le rasoir-tueur de parasites laineux (ci-dessus) était une chose destinée à gommer la plante des pieds. Au moins ne l’avait-il pas confondu avec un pistolet à impulsion électrique ou un micro pour chanteur de twist.
Cette réflexion pour en arriver à dire qu’Arte rediffusera début août, un documentaire sur un urinoir transformé en œuvre, par l’entremise d’un génie certifié, Marcel Duchamp. Las de l’art, il avait en 1917, baptisé « Fontaine » un urinoir à l’envers puis proposé à la première exposition de la Société des artistes indépendants de New York. La chose, signée « R. Mutt », avait non seulement été refusée par le comité de sélection mais de surcroît, elle avait été volée. Puis Duchamp en fit une série bien plus tard, rodant ainsi et pour longtemps le principe du ready made. À vrai dire, ce documentaire signé Justine Morvan et Kévin Noguès, est passionnant. Très bien raconté, il entretient le mystère de cet urinoir dont on ne sait pas, à coup sûr, s’il était de Marcel Duchamp. Ainsi que le certifia dans les années trente André Breton, fameux juge de paix pour tout ce qui touchait de près ou de loin au surréalisme. Car l’œuvre pouvait aussi bien être de la main d’Elsa von Freytag-Loringhoven (1874-1927), une baronne excentrique, artiste exhibitionniste, dont le documentaire fait à juste raison grand cas dans sa seconde partie.
Tout au long du film, un certain nombre d’intervenants savants sont intervenus pour tenter de crever le secret, ou tout du moins de serrer davantage le sujet urinoir, de le retrancher de ses faux-semblants. Un des indices entretenant la suspicion de paternité de la baronne est qu’elle même changeait la destination d’objets trouvés en art, et que l’un d’entre eux, un élément de tuyauterie rebaptisé « God », pouvait s’emmancher avec l’urinoir, soit une haute réjouissance pour tout bon analyste du monde freudien.
Non moins réjouissante est la sensation éprouvée par le visionnage de ce documentaire si éloigné du détroit d’Ormuz, de la coupe du monde de football et de l’obsession du temps qu’il fait. Voir « Duchamp, la baronne et le mystère de l’urinoir », revient à tourner le dos à cette actualité qui nous convoque à grands coups d’injonctions, n’hésitant pas à nous soupçonner des pires péchés politiques en cas d’insoumission même temporaire, même de cinquante minutes.
Si en plus le spectacle a lieu depuis un canapé purifié par le rasoir anti-bouloches cité en introduction de cette dernière chronique d’avant les vacances, le bonheur n’est pas loin, tout comme l’appareil d’ailleurs, qu’il vaut mieux garder à portée de main.
Enfin bien sûr l’on pense à Francis Picabia (1879-1953) qui s’était aussi bien amusé à remanier les apparences, transformant par exemple l’artiste Marie Laurencin en ventilateur et qui par ailleurs, en reprenant trait pour trait une bougie de moteur à essence, la renomma « Portrait d’une jeune fille américaine dans l’état de nudité ». L’on pense aussi à un genre de compresseur présenté comme étant le profil d’Apollinaire et intitulé « irritable poète ». Des œuvres contemporaines à « Fontaine » montrant bien que Duchamp n’était pas le seul à s’écarter de l’art traditionnel. En détournant un urinoir ou un porte-bouteille, Duchamp (comme la comtesse Elsa von Freytag-Loringhoven) allait au plus simple. Et le plus incroyable est que l’on en parle encore au même titre qu’un Rembrandt ou un Vélasquez.
PHB
C’est vrai qu’on peut faire mumuse à l’infini par la création de telles babioles !
Mais l’art véritable c’est quand même tout autre chose !
Alors, bonnes vacances aux Soirées de Paris, sur canapé iodé…
Merci pour cette histoire que vous nous faites découvrir avant son passage à l’antenne ! J’ai écouté (plusieurs fois !) avec beaucoup d’intérêt le documentaire. Il n’est pas facile à suivre. A la fin j’en concluait que EVFL – Elsa von Freytag-Loringhoven – était défendue par les femmes qui témoignaient, preuves à l’appui, et dénigrée pas les hommes, notamment EF (vous devinerez qui c’est en écoutant la vidéo !) et FN. Et, vous l’aurez peut-être deviné, je ne suis pas un fan de Marcel Duchamp, et ce n’est pas ce film qui me le rendra plus sympathique.
Bonne journée