Celui-là se distingue des autres par son petit drapeau, lequel selon toute apparence, a connu une vie de haut de maillot de bain. Ce détournement est peut-être dû à une petite fille féministe et facétieuse, ou à un petit garçon féministe et facétieux. L’œuvre n’est pas signée. Ce n’est qu’un château de sable de plus sur une plage de Bretagne. Un ensemble que la mer, le vent et les piétinements condamnent à l’avance. À l’heure où nous publions ces lignes il n’est plus. Mais ce chantier valait bien un cliché en format instantané. La fin de l’été coïncide avec la disparition des châteaux et pâtés de sable. Il est extraordinaire de se dire que depuis le début des bains de mer, la joie des petits bâtisseurs ne s’est jamais démentie. Ils doivent avoir dans le sang un reste d’ADN de croisés qui s’en allaient bâtir des citadelles au nom de Dieu sur les bords de la Méditerranée. Premiers jours, déjà les premiers châteaux, parfois les parents mettent la main à la pâte, ils ont beau être grands voilà qu’ils nous font une rechute. Souvent c’est pour aider les enfants. Ils consolident l’édifice attendant sa fin prochaine, avec le flot qui écume tout au long de sa remontada. Et puis tout s’efface et le lendemain tout recommence, le jeu est sans fin, la mer est de la partie.
La plage est un endroit à part. Pour ceux qui viennent y prendre leur congé bien sûr. Car il en est d’autres qui viennent y risquer la noyade lors d’intrépides départs pour des pays jugés meilleurs que leur pays d’origine. Cependant, quand les plages ne sont pas concernées par les migrations pleines d’espoirs, elles ne sont là que pour les estivants, couples et familles, plus rarement des célibataires.
Et quand on les observe jusqu’à trois-quatre semaines d’affilée, il est un phénomène dont la constance ne faiblit jamais: les gens y sont heureux, au moins en ont-ils l’air. Sur leur transat, sous leur parasol, allongés sur une seule serviette de bain, ils ont laissé les contrariétés au parking. Ils bronzent. Leur corps épouse le sol jusqu’à sentir la rotondité de la Terre. Ils ferment les yeux tandis que leur dos cuit lentement. Ils entendent des cris de mouettes, des cris d’enfants qui se disputent un seau, ils songent à l’apéritif. Par instant ils se lèvent, vont tâter l’eau du pied, engagent un mollet un prudent et prennent jusqu’au nombril la mesure de cette immensité aquatique, à même de les submerger d’un seul coup. Ils sont face au paradis dont ils arpentent les berges. C’est pour cela qu’ils se sentent bien. C’est pour cela que chaque année, la plupart refont le trajet jusqu’à la même plage ou une autre plage, mais toujours une plage. Cette année il y avait plus de méduses mais elles étaient plus petites. Urticantes à ce qu’on disait, mais personne ne s’est plaint. À vue d’œil et sans masque, on a vu des petits poissons s’approcher de nos pieds et aussi des étrilles levant les yeux vers nos genoux. Qui sait si elles ne sont pas en congé elles aussi. Les deux mondes se rencontrent.
Et puis surtout, ces innombrables petits maçons absorbés par leur tâche, garçons-filles qui prolifèrent, ayant des idées bien arrêtées sur la taille des tours, la longueur du mur d’enceinte, la circonférence du donjon, le ratissage de l’allée centrale, le garnissage du chemin de ronde avec des coquillages finement choisis pour faire joli. Ils ont l’instinct de leurs ancêtres. Personne incidemment, ne songe à faire des buildings, personne n’imagine refaire la Défense, y compris sa grande arche. Non, le geste médiéval tient bon, c’est toujours la forteresse. Sur le sable blond, oncques ne vit non plus l’édification d’un succédané de château de la Loire avec ses jardins raffinés. On est là pour résister à l’océan, rien que ça. Pour se prémunir des tsunamis, il faut prendre les enfants comme consultants. Ils ont la science du pont-levis, la méthode et l’expertise.
Parfois l’ordonnancement des monticules change de genre. Des dômes pointant vers le ciel, qu’une ou plutôt deux paires de mains ont disposés en cercle, et voilà que reparaît Stonehenge, du mégalithique plusieurs fois millénaire et on se demande bien comment, en l’occurrence, l’idée est venue aux gamins. Mais c’est dans les gènes, c’est un instinct qui se réveille au contact du sable, de l’eau salée et sous le ciel d’été. Les mouettes prennent d’un coup un aspect de ptérodactyle et voilà le temps qui fuit, jusqu’à ce qu’une maman siffle l’heure du goûter.
PHB