Le séducteur compulsif que représente Don Juan ne passe plus. Un documentaire venant de débarquer sur la chaîne Arte, déconstruit le mythe servi par Tirso de Molina, Molière ou Mozart. Tous les témoins qui s’expriment dans ce film signé Mosco Levi Boucault, Tania Goldenberg, Pierrette Chastel et Olivia Mokiejewski, laissent tomber plus ou moins directement le verdict. À l’opéra comme au théâtre, Don Juan abuse et laisse choir. Il est devenu un violeur dont l’image est apparue dans toute son évidence face au miroir de #meetoo. Ce long métrage fascine. Par le propos assez net et parce que l’on voit de surcroît, les personnages du drame joués sur les plus belles scènes d’Europe, dont celle de Palerme, le Teatro Massimo. Les metteurs en scène (ici par Chiara Muti) excellent le plus souvent à magnifier la version de Molière ou celle de Mozart. Surtout dans ce dernier cas où la mise en musique brillante et oxygénée rendrait esthétique n’importe quel crime. Et composée à une époque plus permissive que celle de Molière, lequel l’avait écrite afin de riposter à la censure de son « Tartuffe ». Chaque intervenant apporte ici un écot sans indulgence. Comme cette actrice disant en substance, face à Don Juan, » je dois gagner même si le sujet est que je ne gagne pas ».
Une enseignante interviewée restitue le résultat d’un questionnement auprès de ses élèves et le résultat est sans appel. Pour eux et d’après elle, le personnage contraint après avoir séduit. Chez les plus jeunes, on a un mot pour ce genre de profil que l’on condamne. C’est un « charo », un charognard. Pour une autre, adulte et intellectuelle, Don Juan est un personnage qui se « perd dans l’abstraction du nombre », il n’est pas là pour séduire et encore moins pour susciter des sentiments. « Lui qu’à ma honte j’ai aimé » chante d’ailleurs Elvire dans l’opéra.
Tout ce documentaire va dans le sens d’une évolution pour ces hommes qui ne voient dans la femme qu’un objet, qu’un corps à dévorer. Cependant le sujet est sensible dès lors qu’il faut répondre avec l’ajustement d’une époque. Ici, chaque témoin homme ou femme, réussit à cet exercice. Y compris celle qui pousse le bouchon en suggérant qu’il faudrait peut-être interpréter Don Juan en inversant les rôles. L’une croit savoir qu’une femme ne peut pas être excessive autant qu’un homme dans la séduction, en tout cas de la même façon. Si effectivement, l’homme peut prendre possession d’un corps, fait remarquer une autre un rien reptilienne, une femme peut s’emparer de la tête.
Comment continuer à faire exister une œuvre géniale, à la mise en scène le plus souvent enthousiasmante, mais moralement contestable. C’est une question tout à fait captivante. Ainsi Don Juan passe ici au contrôle technique, aux normes de 2025. Le consentement dont n’a cure Don Giovani est une notion devenue un passeport sociétal et d’ailleurs, pas seulement dans ce domaine précis.
À voir ces images et entendre ces propos, on peut se rappeler que dans les années soixante, la jouissance « sans entraves » avait été théorisée par le situationnisme et plutôt considérée comme une libération sexuelle. Cependant à y réfléchir et si les mots ont un sens, cela ressemble beaucoup au vade mecum de Don Juan. On pourrait se dire qu’il y avait même une certaine hypocrisie dans cette idée véhiculée plus tard par les manifestants de mai 1968. Et que l’on avait ainsi fourni aux séducteurs impénitents un nouveau permis de chasse à caution honorable.
Et pourtant le prince implacable ne cesse d’attirer car il sait rendre le danger convoitable. Comme Michel Piccoli dans le documentaire « Dom Juan ou le Festin de Pierre » (1965) de Marcel Bluwal dont le documentaire montre ici des extraits, Réalisé pour la télévision, ce long métrage soigné, en noir et blanc avait réuni cinq millions de téléspectateur ce qui était beaucoup pour l’époque. Mais une forme de liberté commençait à germer, les femmes se laissant de moins en moins faire dans une société où le statut de « chef de famille » réservé au mari, était en soi très significatif.
On peut se poser la question de ce qu’il restera de la déconstruction en cours dans les rapports entre les hommes et les femmes. Une voix féminine précise en tout cas les choses comme un appel, juste avant le générique de fin: « Et que vive la liberté de dire non. » Ce qui qui va sans dire dans les deux sens.
PHB