Un « sésame » peut se révéler nécessaire si l’on veut profiter pleinement de l’attrayante exposition de la galerie Boquet, rue Visconti au cœur de Saint-Germain-des-Près. Un bouquet de fleurs (photo) dessiné par Apollinaire lors de sa convalescence au Val-de-Grâce, après sa trépanation en 1916, pourrait tromper le visiteur pressé (et peu féru en botanique). « Les Roses d’Apollinaire », titre de l’exposition, fait référence au « Manifeste de l’Antitradition futuriste » dont un original est présenté sous vitrine. Alors influencé par le futuriste Marinetti, Apollinaire y distribuait ses blâmes et ses bons points: un retentissant « Mer…de… » aux vieilles barbes et gloires déchues, tandis qu’une « Rose » était décernée aux artistes et littérateurs considérés comme les plus représentatifs de l’avant-garde. Dans les deux camps, la liste est assez disparate, c’est le moins qu’on puisse dire. Au moins témoigne-t-elle de l’extraordinaire effervescence créatrice de ce début du XXe siècle.
Le futurisme est ici présent avec Giacomo Balla (très caractéristique « Dynamisme automobile » mine de plomb), Gino Severini (étrange « Danseuse + Barque à voile = vase de fleurs ») ainsi que par le versatile Felix del Marle, l’un des rares français à avoir adhéré au mouvement (1) et dont la « Diane chasseresse » semble préfigurer le surréalisme. Son compatriote Auguste Herbin (les deux artistes sont nés en Picardie à quelques années d’intervalle et à une vingtaine de kilomètres l’un de l’autre) apparaît quant à lui déjà tenté par le cubisme dans sa « Nature morte à la cruche » de 1909. Le mouvement dont Apollinaire se fit le héraut est représenté par un très désirable Picasso (« Nature morte, musique » 1920), une gravure de Roger de la Fresnaye et un Metzinger de 1916. Ce nom est bien connu en tant que théoricien du mouvement, avec Albert Gleizes.
Si ce dernier est absent de l’exposition, il est d’une certaine façon « remplacé » par un certain Honoré Auclair (Paysage cubiste aux arbres, 1920), qui n’est autre que son oncle Honoré Gleizes, ayant peut-être changé de patronyme pour laisser le champ libre au neveu.
La « garde rapprochée » d’Apollinaire est représentée par Mikhail Larionov (beau portrait à la mine de plomb du poète avec sa femme Jacqueline, 1917 ; Marc Chagall (esquisse pour » l’Autoportrait aux sept doigts »); Serge Férat (2), créateur du décor et des costumes des « Mamelles de Tirésias » (projet pour un costume); sa cousine la baronne d’Oettingen, ici sous son nom de peintre François Angiboult (« Portrait de Max Jacob »);le graveur et illustrateur Jean-Émile Laboureur (Portrait de jeune femme, avec dédicace à Apollinaire, burin de 1917). On découvrira encore un projet d’illustration pour « La Femme assise » par la frivole et sympathique Irène Lagut, « singulière Satane », selon l’auteur du recueil « Alcools », et encore deux rares dessins d’Alfred Jarry qui aurait lui-même mérité le qualificatif de Satan.
Au milieu de la trentaine d’œuvres proposées à la vente, sept sont signées Marie Laurencin dont on connaît les relations amoureuses et orageuses avec le poète -ce qui n’empêchait pas une admiration réciproque. Et parmi celles-ci, trois occupent une place importance, au sens propre comme au sens figuré. Il s’agit de grandes broderies sur soie où l’on retrouve la finesse et la délicatesse de l’artiste. Le choix de ce médium ne devrait pas étonner puisque la mère de Marie, Pauline Laurencin, originaire du Cotentin, exerçait le métier de brodeuse professionnelle et que sa fille l’avait surnommée « la fée brodeuse ». À la vue de ces panneaux très décoratifs (et prix substantiels, ndlr), il faut croire que les dons de fée peuvent se transmettre de mère en fille.
Gérard Goutierre
Galerie Boquet, 20 rue Visconti, 75006 Paris.
Du mercredi au samedi 14 h-19 h.
Jusqu’au 9 novembre.