Le genre artiste chez Bourdelle

En installant le peintre Foujita sur l’affiche de sa nouvelle exposition et même en le fixant à califourchon sur le titre, le musée Bourdelle laisse un peu entendre que le peintre japonais (1886-1968) serait au centre de la scénographie. Il n’en est rien. Il est là en porte-drapeau d’un événement s’intéressant à la façon dont les artistes choisissaient de paraître, à l’atelier comme à la ville. Néanmoins Foujita est un bon emblème du genre artiste, avec sa coupe au bol, ses lunettes rondes et différentes petites choses vestimentaires faisant que nul ne l’aurait confondu avec un fonctionnaire des impôts. Sur le parcours, parmi ses pairs, il a son stand. Et, pour l’occasion, il a même été retrouvé la machine à coudre avec laquelle il s’habillait à sa guise. On la voit. S’il n’y avait le rempart de la vitrine, on la toucherait. Le fin du fin étant sa ceinture fabriquée avec un centimètre dévoyé que l’on peut distinguer ci-contre. Foujita ne se contentait pas d’être un artiste. Il exprimait son statut par ses oripeaux et c’est finalement tout le propos de cette histoire courant jusqu’au 24 janvier. Fallait-il porter les habits du moine ou non, tel Antoine Bourdelle, la réponse n’était pas la même selon que l’on était à l’époque de Gauguin ou de Dali.

Tout le monde se souvient encore que la marque extérieure de Salvador Dali était, en proue, sa paire de moustaches rigides et une démarche de génie surjoué qui faisait dire à la ménagère qu’il faisait son intéressant. Il avait le « dégoût du commun » nous explique-t-on, lui-même prétendant que « la tenue est essentielle pour vaincre ». Et que « rares » furent les occasions où il avait été obligé de s’avilir en civil. « Je me suis toujours habillé en uniforme de Dali » proclamait-il avec sa simplicité légendaire. Restait-il ainsi face à lui-même lorsqu’il n’y avait pas de témoin ou observait-il alors un relâchement en enfilant l’équivalent d’un jogging? Par définition pas moyen de le savoir.

Cette exposition nous donne beaucoup à voir sur le thème retenu, ce qui est bien là toute sa fonction. Elle nous propose dès le départ le peintre à l’ancienne avec son pantalon de velours et des effets rustiques à la bretonne afin de mieux s’assimiler aux alentours de Pont-Aven, pipe au bec. C’est un résumé bien sûr et chaque artiste, a pris plus ou moins sa part de la dégaine qui sied au génie sentencieux et bourru.

Jusqu’à ce Foujita et aussi, à toute proximité dans l’expo, les robes et tuniques de Sonia Delaunay (1885-1979), ou encore le célèbre et extrême talent de Frida Kahlo (1907-1954) pour parer un corps abîmé. À se demander dans ce dernier cas si ce n’est pas davantage dans son apparence (on songe à cette photo de jeunesse où elle s’était habillée en costume trois pièces pour une photo de famille), que se situait tout son art, toute sa personnalité. Et c’est sans doute pourquoi elle concentre toujours à son endroit, bien des années après son départ, un tel engouement, une telle admiration.

Le sujet exploré par le musée Bourdelle est bon, en plus de nous convoquer dans ce lieu au charme préservé. La thématique servie n’est pas complète mais cela se comprend aisément et la commissaire de l’exposition n’avait sans doute pas la prétention ni les moyens d’étaler un trombinoscope intégral.

Mais notre mémoire complète la scénographie. Notamment avec ceux qui avaient choisi l’inverse de la tenue d’artiste, comme Piet Mondrian (1872-1964) lequel avait choisi de porter un costume cravate en toutes occasions, si possible en trois pièces. On songe aussi aux poètes distingués comme Max Jacob qui ne dédaignait pas porter le frac et le chapeau haut de forme et bien sûr Apollinaire (1) qui soignait sa mise avec comme seule coquetterie, les poches déformées par le transport de livres glanés sur les quais.

On s’attardera pour finir sur l’œuvre ambigüe (et reconstituée ici) de Marcel Duchamp (1887-1968), où il se découvre en femme habillée en homme, ce qui montre encore une fois qu’il n’était pas forcément facile à suivre. Elle (lui) se nommait Rrose Sélavy et il fallait comprendre « Éros c’est la vie ». Ce n’était certes pas le premier séducteur venu et sans doute fallait-il l’esprit agile, pour saisir toute l’essence de ses propos et de leur finalité. Tout ça passait très bien avec un peu de champagne. Le retour dans la réalité du dehors, avec cette banalité molle qui habille désormais un peu tout le monde, réclamerait dans le même esprit, l’absorption d’un cordial rassérénant.

PHB

« L’étoffe de l’artiste ». Musée Bourdelle Paris. Jusqu’au 24 janvier
(1) Concernant Apollinaire signalons que le jeudi 22 octobre à 18h30 à la Bibliothèque Michel-Vovelle — Aix-en-Provence, Claude Debon, spécialiste de Guillaume Apollinaire, interviendra suite à la parution de son nouvel ouvrage, « Le Sphinx et la nuit, publié aux Presses Universitaires de Liège ». Livre que nous avions évoqué dans colonnes le 5 juin.
N'hésitez pas à partager
Ce contenu a été publié dans Exposition. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *