Honoré Champion, concentré d’érudition

Il y a deux ans que le libraire et éditeur Honoré Champion passait ses cent cinquante ans. Et c’est seulement cette année que la marque a publié sa remarquable histoire, principalement sous la plume de Jean Pruvost. Publicateur et distributeur d’ouvrages exclusivement savants, la maison porte le nom de son fondateur Honoré Champion (1846-1913), ancien combattant de la guerre de 1870 et autodidacte. Ce dernier point étant à souligner ici, où chaque auteur croule sous les diplômes, les titres et les exploits culturels variés. Des ouvrages tellement pointus qu’aucun chercheur ne vient ici pour gagner de l’argent mais plutôt pour la reconnaissance d’un travail abattu. Au point nous raconte-t-on, qu’un braqueur ayant cru flairer la bonne affaire, après avoir attaché la comptable sur une chaise, dut repartir bredouille. Cela se passait dans les années quatre-vingts sur les bords de Seine. Depuis l’adresse a changé. Elle est au 3 rue Corneille, face à l’Odéon, occupant les anciens locaux des éditions de la Table Ronde. Dans un de ces vieux immeubles parisiens saturés de charme  où la rationalité de l’espace n’a pas cours.

Guillaume Apollinaire y est référencé. Rien que cette année, a été publié un ouvrage sur la « sensibilité » du poète par l’universitaire Daniel Delbreil, soit une analyse de toute une œuvre sous un angle implacable. Les amateurs de ce genre de choses étant de fins gourmets, ils s’en régaleront. Grâce aux outils informatiques, il est désormais possible de quantifier les marqueurs d’une écriture et de bâtir ainsi une analyse de texte pertinente. D’une façon plus générale, la science des mots, quel que soit leur âge et leur origine, est ici chez elle. Le directeur éditorial de la maison, Jean Pruvost étant tout à la fois linguiste et lexicologue, c’est tout dire. Vous êtes dans une bonne maison. Dans laquelle l’énervante expression « je n’ai plus les mots », n’a pas cours.

Quand on constate la baisse de niveau généralisée de nos personnalités dont la télévision est le principal mégaphone, on ne peut que se réjouir de l’existence de ce bastion privé de la langue, de l’histoire, de la littérature, des langues ou des religions, dont l’étude est portée au plus haut niveau. Chaque ouvrage est complexe, certains pourraient même être décourageants, mais ils ont tous cette faculté d’élever la réflexion jusqu’à des étages où l’on ne croise plus grand monde. L’érudition est en effet un facteur de solitude, au point que la plupart du temps, il vaut mieux la garder pour soi. Mais sur place tout va bien, on y pratique avec douceur le « questionnement socratique », notamment si vous êtes auteur. Ce que rappelle Jean Pruvost en évoquant son prédécesseur (de 1992 à 2020), Sylvie Duhamel, « incarnation de classe et d’énergie battante ». À noter que l’on dit bien prédécesseur y compris pour une femme, sauf au Québec, incidemment, où ils ont féminisé le terme.

Les Soirées de Paris ont fait plusieurs fois le déplacement et la qualité de l’accueil, à chaque fois, fait que l’on s’y sent chez soi. Au point que nous recommandons l’adresse du 3 rue Corneille à nos lecteurs. Comme ce jour où nous repartîmes avec sous le coude un livre de pratiquement 700 pages, intitulé « La Vierge Marie et le cantique des cantiques au Moyen Âge », un créneau sportif (1) terrassant toute idée de concurrence pour au moins un siècle, sous la plume de Rachel Fulton Brown, prof à l’université de Chicago, laquelle n’en était pas à son coup d’essai puisqu’elle avait déjà commis un désirable ouvrage sur la mécanique de la dévotion chrétienne.

Et il s’en publie ainsi 150 par an, environ, sur des sujets que seuls ceux qui ont été sages et très longtemps en classe, connaissaient. Comme la redécouverte de la femme de lettres Christine de Pizan, née à Venise en 1364, exhumation particulière qui donnera lieu à la création d’une collection dédiée. Et les exemples d’intérêt sont multiples, certains nous interpellant plus facilement comme « Les fées au Moyen Âge », celles dont aimerait bien, à l’occasion, apprendre le retour.

Quelques aspects de la personnalité d’Honoré Champion sont délivrés ici. Sur cet homme bougonnant à l’intention des nouveaux qui ne savaient ni faire un paquet, ni le ficeler avec un nœud correct. Un personnage dont certains courriers sont publiés, témoignant d’un talent de plume plein de saveur, sachant bien se faire comprendre de son correspondant, avec autant d’inspiration que de précision.

Nous lui sommes redevables. La perspective de pouvoir lire un jour, un précis de météorologie en français du Moyen Âge ou quoique ce soit d’autre à ambition équivalente, a quelque chose d’infiniment réconfortant.

PHB

(1) À propos de la « Vierge Marie et le cantique des cantiques »

Et aussi: « Apollinaire et la sensibilité » par Daniel Delbreil, éditions Honoré Champion

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Une réponse à Honoré Champion, concentré d’érudition

  1. Alain S dit :

    Merci cher Philippe: ce billet, lu à 6h30 ce matin, m’a mis de bonne humeur pour toute la journée. Vous êtes à production curieuse de billets-surprises, ce qu’ Honoré Champion a été à l’édition ! Merci merci

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