« Luise ce qui est beau, que tout ce qui est laid se cache », était le dogme du félibre (écrivain en langue d’oc) Théodore Aubanel. Il poursuivit une carrière de poète lyrique et d’auteur dramatique, tout en dirigeant, avec son frère Charles, à Avignon, les Éditions Aubanel créées en 1744 par Antoine Aubanel (1724-1804). Théodore Aubanel fut l’un des fondateurs du « Félibrige », avec Frédéric Mistral (1830-1914) et Joseph Roumanille(1818-1891). On estime que son talent poétique équivaut à celui de Mistral et, comme auteur dramatique, on le place au sommet de l’école félibréenne. Paul Valéry a d’ailleurs qualifié Théodore Aubanel de « seul vrai poète provençal ». Théodore Aubanel (1829-1886), a poursuivi toute sa vie la quête de la Beauté: il était collectionneur d’œuvres d’art, possédait des tableaux de Mignard, Carle van Loo, Charles Lebrun, de bien d’autres, sa demeure était meublée avec style, et sa bibliothèque présentait de remarquables reliures. La beauté, il l’admirait aussi dans le corps de la femme qu’il représentait dans ses poésies avec une forte sensualité. Biais qui devait lui valoir des ennuis.
Il y avait chez lui une dualité: s’il tombait facilement amoureux des femmes, il n’en était pas moins un fervent catholique et surtout un chrétien parfait: il aimait son prochain, apportant toujours son aide aux autres, côtoyait tous les jours le petit peuple avignonnais dont il était aimé, montrait un esprit très tolérant et, chaque semaine, les pauvres venaient à la porte de son imprimerie pour y recevoir une miche de pain et un peu d’argent. Il était, d’autre part, un époux irréprochable et, s’il montrait un penchant pour la beauté des femmes, il ne l’exprimait que dans sa poésie.
Le problème fut que sa poésie choquait les oreilles dévotes, les esprits étroits. Théodore Aubanel lui-même était souvent effrayé par ce qu’il écrivait, craignant toujours le « qu’en dira-t-on ? » Un premier recueil, « La Grenade entr’ouverte », histoire d’un premier amour déçu, fit grincer quelques dents bigotes. Ses drames, « Le Pain du péché », « Le Rapt » et surtout « Le Pâtre », histoire d’un viol commis par un berger, pièces d’un fort réalisme, hérissèrent un peu plus la phratrie des tartufes.
Il composa un nouveau recueil de poésies, « Les Filles d’Avignon ». On trouve dans ce recueil une très belle poésie, « La Vénus d’Arles », considérée comme un chef d’œuvre. Cette Vénus de pierre ne restitue pas le froid du marbre, au contraire, dans les vers de Théodore Aubanel, elle allume dans le cœur et les sens toutes les flammes de l’amour. En voici un extrait traduit du provençal :« […] Ô blanche Vénus d’Arles! ô reine provençale! aucun manteau ne cache tes épaules superbes; on voit que tu es déesse et fille du ciel bleu; ta belle poitrine nous fascine, et l’œil, plein de rayonnement se pâme de plaisir devant les jeunes éminences des pommes de ton sein, si rondes et si pures. Que tu es belle! – venez! peuples, venez téter à ces beaux seins jumeaux l’amour et la beauté! Oh! sans la beauté, que deviendrait le monde? Luise ce qui est beau, que tout ce qui est laid se cache! Montre-nous tes bras nus, ton sein nu, tes flancs nus; montre-toi toute nue ô divine Vénus! la beauté te revêt mieux que ta robe blanche; laisse à tes pieds tomber la robe qui à tes hanches s’enroule, voilant tout ce que tu as de plus beau : abandonne ton ventre aux baisers du soleil. […] »
Craignant que ce nouveau recueil ne suscite encore une explosion d’hostilité contre lui, le poète décida alors d’en éditer seulement trois cents exemplaires, destinés aux amis. Le livre ne fut donc pas mis à la vente. mais le poète n’avait pas prévu que parmi ces « amis » se trouverait un délateur!
En effet, un de « ces amis », certainement par jalousie du talent d’Aubanel, en apporta un exemplaire au palais archiépiscopal, afin que l’archevêque en prît connaissance. Le prélat, originaire de Normandie, ne connaissant pas le provençal, ne pouvait pas lire ces poésies dans le texte et, de surcroît, n’avait certainement pas l’esprit très tolérant. Il se laissa donc circonvenir par les « ennemis » d’Aubanel qui lui démontrèrent la nécessité morale d’étouffer ce « scandale ». Ainsi l’archevêque fit venir Théodore Aubanel et lui intima l’ordre « d’arrêter la distribution de son livre et de jeter au feu les exemplaires restants ».
L’archevêque avait un fort argument de coercition. En effet, Antoine Aubanel, le fondateur de la Maison d’Édition avait obtenu du pape, en 1780, le titre de « Seul imprimeur de N.S.P. le pape ». Le prélat menaça donc Théodore Aubanel de retirer ce titre à sa maison d’édition.
Le poète se soumit, mais souffrit de la perfidie et de l’intolérance dont il était victime. Son caractère s’assombrit. Cette même année (1885), il fut frappé d’apoplexie, une première atteinte avant une seconde attaque, l’année suivante, qui lui fut fatale.
Un médecin, ami de Théodore Aubanel, a écrit: « Ce n’était plus notre Aubanel. Ce n’était plus son rire franc et sonore, respirant l’abandon et la joie. Il avait toujours une arrière-pensée de tristesse et de défiance; son courage était abattu, sa muse devint muette… ». Tous ses proches furent certains que le poète provençal avait été frappé à mort.
Alain Artus