Bartleby et lui

Les Éditions du sous-sol viennent de publier « Bartleby et moi-Un récit » de Gay Talese (né en 1932), dernier titan du « New Journalism ». Le coup d’envoi du nouveau journalisme fut donné en 1966 par « De sang-froid » signé Truman Capote, histoire vraie (true crime story) d’un quadruple assassinat au sein d’une famille de Holcomb, Kansas, par deux petits malfrats passant par là. Récit à la première personne par le journaliste devenu narrateur et respect absolu des faits et des détails, le livre consacre les noces de la littérature et du journalisme, genre typiquement yankee, étranger à notre culture. Pourquoi Gay Talese a-t-il intitulé son (avant) dernier livre « Bartleby et moi », en référence à la nouvelle de Herman Melville (1819-1891), devenue depuis un siècle la nouvelle la plus célèbre, la plus mystérieuse, la plus commentée par tous les exégètes de la création? Melville mourut dans l’anonymat, et il faudra attendre le centenaire de sa naissance en 1919, puis le succès remporté par son roman inachevé « Billy Budd, marin » (et l’opéra de Benjamin Britten), pour qu’il soit reconnu parmi les plus grands romanciers américains.

Le succès de la nouvelle ne se dément toujours pas, grâce à l’insondable répartie du scribe Bartleby  « I would rather not », littéralement « Je préfèrerais ne pas », traduite dans l’édition actuelle par « J’aimerais mieux pas ». Gay Talese nous raconte qu’il a toujours été fasciné « par les auteurs de fiction capables de rendre l’ordinaire extraordinaire », comme Melville et son personnage. L’histoire se déroule dans l’étude banale d’un avoué de Wall Street, qui sert de narrateur et dont on ignore le nom. Ce brave homme sans ambition se contente de faire transcrire les innombrables actes notariés de l’époque, et il engage un scribe supplémentaire qui se présente sur le seuil de l’étude, « lividement propre, pitoyablement respectable, incurablement abandonné ». Il se nomme Bartleby, libre à chacun de décider si c’est son nom ou son prénom. On ne le saura jamais, comme on n’apprendra jamais rien concernant cet homme parfaitement mystérieux.

Le nouveau scribe se montre d’un zèle exemplaire, recopiant des actes jour et nuit, jusqu’au jour où son patron lui demande de collationner un document juridique. C’est alors qu’une voix douce s’élève de l’autre côté du paravent, et que retentit le premier « J’aimerais mieux pas ». Dans une postface, Gilles Deleuze en a dénombré une dizaine, dressant entre Bartleby et son patron une barrière inexpugnable, un refus absolu de s’exécuter et de s’expliquer.

Ce qui intéresse Gay Talese est la variété des Bartleby de ce monde. Toutes ces petites gens qu’il croise chaque jour dans les rues de New York, et dont il rêve de faire le portrait depuis ses premières années passées à l’université de l’Alabama. Dès qu’il est embauché au New York Times à 21 ans comme garçon de bureau à l’été 1953 « avec un salaire hebdomadaire de 38 dollars », il n’a de cesse de proposer des sujets sur des obscurs et des sans grade. Dès le 2 novembre, le quotidien publiera son éditorial sur James Torpey, chef électricien chargé du bandeau lumineux sur l’ancien building du New York Times. En 1959, par exemple, il parviendra à placer un article sur Richard Kryston, jeune musicien de 17 ans jouant du soubassophone, fermant la marche des 89 fanfares de la Saint Patrick, histoire de s’intéresser aux derniers plutôt qu’aux premiers, et autres Bartleby. Ce qui prouve un éblouissant talent de conteur, bien entendu.

Après sept ans passés au New York Times, Talese quitte le quotidien en bons termes pour le mensuel Esquire, vraisemblablement pour satisfaire ses goûts de dandy. Toujours en quête des Bartleby de ce monde, il propose comme première contribution un portrait du chargé de la rubrique nécrologique du Times. Permission accordée par le rédacteur en chef Harold Hayes, ancien Marine et dur-à-cuire, à condition que Talese livre ensuite un portrait de Sinatra. Le 3 novembre 1965, le journaliste embarque sur la TWA pour un vol en direction de Los Angeles. Ce qui suivra est un récit des trois mois passés dans l’entourage de « l’homme le plus célèbre d’Amérique », qui n’accordera jamais l’interview prévue. Il est publié en seconde partie du livre sous le titre « À l’ombre de Sinatra ». Sous son titre original « Sinatra a un rhume », il demeure un des plus célèbres portraits du nouveau journalisme.

La troisième partie, « La maison de pierre brune du docteur Bartha » est un inédit. Le champion des Bartleby se prend de passion pour le héros d’un fait-divers datant du 7 juillet 2007: au 32 de la très chic 62° Rue Est, un inconnu, le docteur Bartha, se fait sauter au gaz dans son hôtel particulier. Cent pages plus loin, on se dit qu’on n’a jamais lu une histoire aussi ahurissante.

Lise Bloch-Morhange

 

Éditions du sous-sol, « Bartleby et moi – Un récit « , Gay Talese, traduction Michel Cordillot, 2025. 24, 50 euros. Cinq ouvrages de l’auteur déjà publiés.
https://editions-du-sous-sol.com/
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