La double vie d’Yvonne

On ne peut pas dire que son pinceau avait été particulièrement amène en réalisant cet autoportrait de profil « à la parure de corail ». Cette huile a été néanmoins retenue afin d’orner la biographie de Yvonne Jean-Haffen ouvrage qui vient de paraître chez Flammarion et alors qu’une exposition sur l’artiste, a débuté le 4 avril à Dinan. Pour l’impression, l’imprimeur a un peu forcé sur la couleur et il semble que la réalité soit plus délicate, à en juger l’œuvre sur Internet. Le visage n’en reste pas moins sévère. Grâce à ce livre et à cette exposition, celle qui fut l’assistante puis très vite l’amante de Mathurin Méheut (1882-1958), méritait ce coup de projecteur et même ce coup de chapeau. Sa vie (1895-1995) est un roman si riche que l’auteure du livre, Geneviève Haroche-Bouzinac, a pu se montrer économe en superlatifs et en adverbes. « De l’ombre à la lumière » est une vraie biographie en ce sens qu’elle ne quitte jamais son personnage et mesure les aspects contextuels. Cette rigueur dans l’écriture et la construction chronologique du récit, a cet avantage de mettre en valeur une passion tout à la fois réciproque et irrésistible entre deux êtres. Lesquels étant mariés, c’est une double vie qui nous est racontée ici et une double trame avec un étage pour l’art et un étage pour l’amour.

C’est dans le 15e arrondissement, autour du quartier Falguière, que l’affaire se noue. Mathurin est un homme entreprenant à tout point de vue. Il est l’aîné d’Yvonne puisqu’il est né en 1882. Et un jour différent des autres, lors d’une visite, il se penche prestement sur elle pour un baiser, avec un effet de surprise qui ne passerait plus aujourd’hui. Après un temps réservé à une prise de distance, il revient à la charge et sans aucune espèce de consentement semble-t-il, il l’étreint. De là, pousse une passion d’autant plus sans limites que l’un comme l’autre sont des artistes. Ils multiplient les stratagèmes pour s’écrire. Quand un courrier banal part chez l’un à l’adresse officielle une missive autrement plus chargée de baisers et d’amour patiente poste restante. L’un comme l’autre tentent de préserver ainsi leur vie de couple à la ville. Car au moins pour Yvonne, elle aime son mari, un militaire qui sait s’effacer devant ce qu’il perçoit probablement.

Les commandes en dehors de Paris en effet se multiplient et Méheut réclame une assistante allant jusqu’à demander la permission au mari d’Yvonne. Pour les deux amants dont la passion et le désir mutuels se démentent rarement, les occasions de partir aux Amériques ou ailleurs sont des aubaines. Dans les années vingt-trente, ce sont les compagnies maritimes qui sont pour beaucoup les commanditaires car elles veulent garnir leurs prestigieux paquebots. Pour le nautonaphte Aramis, Mathurin Méheut est chargé du décor de la salle à manger des premières classes tandis que le talent d’Yvonne sera dévolu à la piscine de bord. Les deux artistes s’accomplissent non seulement dans leur commune vocation artistique mais aussi dans cette attirance charnelle qui ne faiblit pas. Leur correspondance, des lettres ornées le plus souvent, en tout cas des centaines de missives, font que cette biographie est riche en substance éditoriale. Yvonne n’est pas citée si souvent mais le vocabulaire qu’elle utilise pour sa double histoire d’amour est précis en diable, elle parle net sans pour autant être crue. Difficile pour le lecteur de ne pas se sentir concerné avec l’impression de faire partie des bagages qu’il s’agisse de Paris, des terres de Bretagne ou de Cassis, là où le peintre s’est fait construire une maison.

Ni la guerre, ni les problèmes de santé de l’un ou de l’autre n’auront raison de leurs sentiments. Yvonne veille à tout et sur tout le monde, son mari, sa fratrie et fait en sorte dans la maison de Dinan qu’elle a fait arranger, que chacun y trouve sa place. Méheut y fait des visites, c’est un ami officiel du mari Édouard et les deux hommes arrivent même à s’inquiéter l’un de l’autre.

Le style de Geneviève Haroche-Bouzinac (déjà auteure d’une biographie de Louise Élisabeth Vigée Le Brun) est efficace. Elle ne s’égare pas, elle est précise, elle ne s’attarde pas. Il faut dire qu’il y a tant à raconter et son sujet est comme une locomotive en marche. Forcément l’on éprouve un intérêt voire une forme de solidarité avec Yvonne. L’œil de Geneviève Haroche-Bouzinac ne manque pas de s’étonner avec quelle insouciance Méheut emprunte du « matériel » à Yvonne pour satisfaire les commandes sans qu’il se sente obligé d’en préciser la provenance. Des façons qui n’empêcheront pas Yvonne de batailler pour qu’un musée (1) soit consacré au peintre dans sa ville de naissance, à Lamballe. Et cela bien que la famille de Méheut ne lui a pas forcément facilité les choses, eu égard à cette histoire d’amour, forcément délétère pour l’entourage.

PHB

« Yvonne Jean-Haffen, de l’ombre à la lumière » Geneviève Haroche-Bouzinac, Flammarion, 24,90 euros

(1) Relire « Mathurin Méheut à la Une »
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