Une Périchole incandescente

Igor Marchevitch (1912-1982) est sans doute le plus mythique des maestros français. Né le 9 août 1912 à Kiev, il descend d’un prince de Bosnie, Marko, chassé par le sultan. Fixé en Ukraine depuis le XVe siècle, le prince sera anobli, Marke-vitch signifiant « fils de Mark ». L’arrière-grand-père juriste d’Igor, comme son grand-père maréchal de la noblesse, sont fous de musique, et Boris, son pianiste de père « avait renoncé à ses privilèges pour se consacrer uniquement à la musique » (sic). La famille quitte l’Ukraine définitivement dès 1914, se partageant entre Paris et la Suisse où le père soigne ses poumons. Avec de tels gènes princiers et musicaux, sans oublier sa grand-mère russe et sa mère élevées en France, l’enfant fut loin d’être un enfant normal.  Sa mère l’encourage à travailler une étude de Chopin au lieu d’aller faire de la bicyclette en lui disant: « Voyons, mon petit, est-ce que Beethoven faisait de la bicyclette ? » L’enfant prodige étonne ses différents professeurs de piano, et Alfred Cortot, de passage à Lausanne, l’invite tous frais payés à l’École normale de musique qu’il vient de fonder à Paris (voir mon article du 15 décembre 2025). Il y apprend le contrepoint avec la grande Nadia Boulanger, puis gagne ses premiers sous en composant des arrangements pour des courts métrages. Car il est aussi compositeur.

Lorsqu’il rencontre Diaghilev ((1872-1929) à seize ans, en 1928, le maître de ballet lui commande une partition pour la prochaine saison des Ballets Russes. Le temps pour le compositeur prodige de donner un concerto pour accompagner un ballet à Londres, Diaghilev meurt brusquement l’année suivante. Finalement, Igor Markevitch suivra le même chemin que Léonard Bernstein (1918-1990) peu après lui, tous deux étant compositeurs mais dévorés par leur activité de chef d’orchestre. Après la seconde guerre mondiale durant laquelle il s’engage dans la résistance italienne, le compositeur ukrainien va devenir un maestro mondialement connu, et nombre de ses enregistrements demeurent incontournables.

Si on regarde à la loupe son impressionnant (et partiel) catalogue symphonique et vocal, un titre a de quoi surprendre: « La Périchole » de Jacques Offenbach (1819-1880). Seul le maestro pourrait nous donner les clefs de ce choix, mais jouons aux devinettes: c’est la grande époque de la plus célèbre phalange française d’alors, celle des Concerts Lamoureux, qu’il dirigera de 1957 à 1961. Et créer du Boulez ou du Messiaen ne l’empêche visiblement pas d’apprécier le génie musical du Second Empire. Il disposait aussi, en 1958, d’une pléiade de chanteurs accomplis dans ce répertoire.

Encore plus étonnant, on trouve encore de nos jours chez EMI une version « Extraits » datant de l’année suivante. Le chef était-il au courant? Cela se faisait à l’époque pour les opéras, bien que complètement passé de mode aujourd’hui. Mais surtout, cette version donne à l’œuvre un rythme exubérant, puisque tous les dialogues étant supprimés, on passe de quelque deux heures à soixante-dix minutes.

Le maestro nous faisant vivre un tourbillon de sensations musicales, débutant avec la brève ouverture égrenant trois futurs tubes, dont un air vibrant contrastant avec celui de la « Lettre de la Périchole », lettre d’adieu donnée ici avec une grande tendresse. Le ton général est installé, avec un balancement constant entre la fragilité accompagnant la vie de cette chanteuse des rues et de son compagnon Piquillo et les machinations des puissants.
Nous sommes à Lima au Pérou sous occupation espagnole, on ne sait trop à quelle époque, et trois cousines tenant un cabaret célèbrent la fête du vice-roi à coups de « Buvez ! Buvez! », comme toujours chez Offenbach. Viennent alors le chœur et les Couplets de l’incognito, le vice-roi s’étant glissé hors de son palais pour « aller chez les petites femmes incognito », obsession féminine là aussi bien offenbachienne. Aussitôt le maestro attaque la Complainte de l’Espagnol et de la jeune Indienne au refrain bien connu: « Il grandira, il grandira, il grandira car il est Espagnol! » On ne peut s’empêcher de les accompagner à pleine voix, en se disant que Meilhac et Halévy, les habituels librettistes du « Mozart des Champs-Élysées », ne déméritent pas.

À la lettre d’adieu de la Périchole à son Piquillo, dont le maestro fait ressortir toute l’ambiguïté, succèderont les péripéties du mariage burlesque de la Périchole et de Piquillo, ivre-mort au point d’être inconscient. La tension monte au second acte, le chef ne lâche pas d’un pouce ses trois acteurs-chanteurs (Suzanne Lafaye soprano, Raymond Amade ténor, Louis Noguera basse), jusqu’au Rondo final menaçant « les maris ré-les maris cal- les maris ci-les maris trants, les maris récalcitrants! » Et voilà Piquillo au trou.
Tout finira bien, et comment ne pas se dire que cette unique confrontation Markevitch-Offenbach pourrait bien demeurer indépassable.

Lise Bloch-Morhange

Prochain opéra phare de la saison parisienne, « Lucie de Lamermoor » de Donizetti en version française à l’Opéra Comique, avec Sabine Devieilhe dans le rôle-titre, du 30 avril au 10 mai 2026

Photo: ©LBM
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Une réponse à Une Périchole incandescente

  1. Olivier Rauch dit :

    Une exposition centrée sur la relation amicale et épistolaire entre Jean Cocteau et Igor Markevitch sera présentée de la fin mai à la fin août 2026 à Anglet (64), villa Béatrix Enea. Ce sera l’occasion de se familiariser avec Markevitch compositeur et Cocteau épistolier.

    https://centredart.anglet.fr/exposition/jean-cocteau-igor-markevitch/

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