S’intéresser à Apollinaire conduit à faire des tas de choses et notamment, à lire des livres dont l’acquisition n’aurait pas été évidente autrement. Il se trouve qu’un de ses amis publia au début des années trente une galerie de portraits se terminant par un mince profil du poète. Mais Fernand Fleuret, l’auteur (1883-1945), commença son ouvrage par une défense en règle de Gilles de Rais, noble et guerrier ayant vécu du temps de Jeanne d’Arc et même un temps à ses côtés. La justice s’il est possible d’employer ce mot, s’appliqua à le détruire avec méthode de façon à ce que, quoi qu’il arrivât, le sieur de Rais devenu de Retz, terminât sous une potence. Ce passionnant récit à décharge, documenté, n’est pas sans nous interpeller, nous qui ne vivons pas dans le pays le mieux placé au monde (22e) pour ce qui est de la justice et qui a failli encore récemment, introduire la notion de faute « implicite ». Concernant Gilles de rais, ce fut bien pire encore et même cocasse par moment. Pêle-mêle il était accusé d’alchimie, d’assassinats et de sodomie sur les deux sexes. Fernand Fleuret relevait qu’il n’y avait pourtant eu que des témoins mâles à la barre et que chacun, avec un ensemble troublant, déclara que la sodomie en question ne fut jamais « consommée par habitation ». Un acte qui était puni par le feu. Gilles de Rais finit « pendu et ars » ce qui signifiait qu’après avoir été strangulé on allait brûler son cadavre.
Il n’avait donc eu aucune chance de s’en sortir, lui le guerrier qui comptait dans sa famille l’inébranlable Bertrand du Guesclin, lui qui guerroya au côté de Jeanne d’Arc, elle-même ayant péri vive dans les flammes. À ce propos d’ailleurs, faisant preuve d’empathie, l’auteur n’eut pas d’hésitation à affirmer que devant le bûcher ou la potence, tout courageux que l’on puisse être, on a la trouille. Gilles de Rais, l’homme aux nombreux châteaux, dont l’aubaine immobilière qu’ils représentaient guidait certainement les juges, était à ce titre comme tout le monde et demanda comme unique faveur, d’être conduit au supplice avec ses deux domestiques eux-mêmes condamnés. À cette époque de surcroît, on avait déjà une bonne pratique de la terreur puisqu’en cas de rébellion au système, on obtenait couramment résipiscence sous la torture. Comme Gilles de Rais réfutait des juges qui n’en étaient plus à une aberration près, on lui fit comprendre qu’en retour il devrait se réfuter lui même sous la torture.
Cependant à ce point précis nous manquons de détails. Il semble bien qu’il abdiqua sous la pression mais qu’il fut quand même conduit dans la pièce où l’attendait le bourreau. Il aurait donc été torturé quand bien même il s’était incliné face à la drôle de procédure. Peut-être qu’il fallait bien justifier les dépenses engagées ou faire peur aux témoins, dans la mesure où ces derniers n’étaient pas toujours excessivement enthousiastes à déclarer ce qu’on leur avait dicté. Fernand Fleuret, malgré ses pouvoirs de conteur, n’a pas pu tirer le rideau de la chambre de torture afin de vérifier si de Rais avait été malmené à l’ancienne, par exemple intubé avec un entonnoir.
L’homme est ainsi fait qu’il a tendance à chérir la thèse du « bon » pirate quand bien même ce dernier se serait très mal conduit. Peut-être que Gilles de Rais, fêtard compulsif, avait effectivement commis des abus. C’est tout-à-fait possible et nous ne sommes pas, nous les Soirées de Paris, équipés pour réviser un procès si lointain.
En revanche on ne peut qu’être touchés par le parti pris de Fernand Fleuret jouant en défense ce personnage si éloigné de nous et qui a inspiré Charles Perrault en 1697, introduisant le personnage de Barbe Bleue dans l’un de ses contes. Mais parfois on se goure, dans l’attaque comme dans la défense et les volées de bois vert se mettent alors à voler très bas.
Mais en l’an 1400, la cause était entendue et Gilles de Rais fut mené sur un pont de Nantes où l’attendait une escabelle soutenue par un bûcher. Ses deux domestiques, Henriet et Poitou « furent pendus et ars, tellement qu’ils devinrent pouldre… » Citant l’archéologue Salomon Reinach (1858-1932) de Rais fut puni pour les mêmes raisons qu’utilisaient par ailleurs les chrétiens orthodoxes à l’encontre des chrétiens schismatiques, des mêmes crimes dont on chargea aussi les Vaudois ou les juifs. Il s’agissait selon lui et à l’évidence, « malgré toutes les précautions par l’Inquisiteur », d’un crime « savamment machiné ». Du pain béni pour Fleuret qui avait choisi son camp.
PHB