Poules azuréennes

Voyez cette poule qui se demande bien ce que l’on est venu faire chez elle, sans mandat. Elle n’est pas de ces galliformes banals, de ceux qui font l’ordinaire de nos coquetiers. Cela se constate notamment au bas de ses pattes que l’on croirait chaussées de bottines à plumes, le genre qui s’habille avenue Montaigne. Une minute avant cette prise de vue, elle couvait encore. Avec cette certitude innée d’être issue d’une boucle éternelle comportant celle qui pond et l’œuf qui vient. Qu’Aristote voulût savoir lequel des deux avait commencé, elle s’en gausse, elle s’en glousse. Toujours est-il que ce jour-là, juste avant la prise de vue disions-nous, une main sans gêne s’est glissée sous son séant pour attraper son dernier œuf. Un œuf stérile puisque le poulailler ne comportait pas de coq, mais surtout il était bleu-vert, tendre et pâle. Alors qu’il y aurait comme une pénurie dans ce domaine, vu que l’exigence des consommateurs d’une origine (justifiée) élevée en plein air retarde la production, il est aussi possible d’avoir son propre poulailler et d’y élever des poules rares, dont l’espèce Araucana (ci-dessus), afin de confectionner des œufs délicatement teintés de bleu.

Une fois que l’on a un œuf en tête cela fait réfléchir et c’est une bonne nouvelle tant d’organisations veulent le faire à notre place. D’autant que l’œuf en soi est tellement banal que l’on en mange en pensant à autre chose. Si bien que certains, dans les milieux malins des instagrameurs, n’hésitent pas à déposer du miel dans la poêle pour caraméliser les œufs au plat et ainsi justifier une mise en scène trendy.

Certes on peut l’accommoder, ce ne sont pas les recettes qui manquent, mais pourquoi s’en tenir à la poule? Les cailles, les faisans, les oies sont d’excellents fournisseurs. Sauf que leur production est confidentielle et seul le diable sait où trouver des œufs d’autruches à Paris. C’est le plus gros du monde dit-on. Il y avait bien ceux des dinosaures mais ils sont fossilisés depuis belle lurette et il faudra attendre encore un moment pour qu’avec un peu d’ADN et de patience on en ressuscite un. L’omelette de dinosaure aux champignons cela devrait être quelque chose. C’est plus facile avec les crocodiles qui ne manquent pas. Ils en pondent des pas plus volumineux que les poules mais beaucoup à la fois. Et ils sont comestibles. Il y a des amateurs pour les œufs de sauriens tout comme pour le produit ovoïde des iguanes, « pâle et couleur crème » à ce que l’on nous dit.

Pour ce qui est de l’autruche en revanche, c’est du lourd, un kilo et demi environ. On peut en commander à des producteurs tricolores qui vous les expédient par la poste, « cette administration que le monde entier nous envie » selon les mots de Jean Gabin dans « Le cave se rebiffe ». À près de soixante-dix euros l’unité néanmoins, sans compter le pain pour les mouillettes et le beurre, cela fait un budget.

À ce stade du récit, si une envie d’œuf commence à tenailler le lecteur c’est normal. C’est le conditionnement. Qui n’a jamais lu un récit de repas sans se lever automatiquement pour aller calmer une faim subite avec un bout de camembert? Et finalement, oui finalement, ne vient-il pas s’ajouter l’envie corollaire de s’acheter une poule, de préférence de cette catégorie à œufs bleus? Pas beaucoup plus cher que la poule de base, le module blue nous dit le site Ferme de Manon, a bon caractère, est agréable à vivre, aimant gambader. Trente-cinq euros environ sans les frais pour 280 à 300 œufs par an, c’est une affaire.

Pour en revenir à Aristote et son interrogation sans fin , lui qui n’avait pas pu lire étant né trop tôt, le « Hasard et la nécessité » du biologiste Jacques Monod, l’avantage d’avoir ses propres poules, c’est qu’au moins nous savons d’où elles viennent. On ajoutera enfin que la poule est réputée plus intelligente qu’en apparence et même douée d’empathie, concept hautement tendance. On se souviendra d’un témoignage, à propos d’une poule qui quelque part dans les Vosges voici un paquet d’années, sortait de son poulailler quand elle entendait le claquement de la porte de la voiture de son propriétaire. Elle allait l’accueillir avec cette belle simplicité que l’on prête normalement aux grandes âmes. Un documentaire diffusé depuis le 4 mai sur Arte, « Super poulet », nous informe d’ailleurs (jusqu’au 3 juillet) sur l’intelligence bien supérieure de ces animaux par rapport à ce que nous imaginions.

Et qu’importe au fond ce qu’elles fussent, pourvu qu’elles en pondissent des bleus, ainsi devait penser Aristote, picorant sans le savoir ses idées dans l’univers ouaté des subjonctifs imparfaits.

 

PHB

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