Schubert au top

Le jeune baryton allemand Samuel Hasselhorn a décidé de célébrer à l’avance les 200 ans de la mort de Franz Schubert du 19 novembre 2028 par un projet génial nommé « Schubert 200 ». L’occasion de nous rappeler qu’aujourd’hui comme de son vivant, le petit Schubert (1797-1828) demeure une énigme. Né et mort à Vienne, haut d’un mètre cinquante, trapu et ventru, doté d’une masse de cheveux bouclés, il est surnommé « le petit champignon » par ses amis. Peu connu et reconnu durant sa vie sinon d’un fervent groupe d’amis se livrant à des « schubertiades » privées, il mourra à trente-et-un an probablement de la syphilis. Comment a-t-il pu, en si peu de temps, composer 600 lieder, 9 symphonies, d’innombrables sonates pour piano, de nombreuses messes et de la musique de chambre? Douzième de quatorze enfants, délaissant son métier d’instituteur imposé par son père, il va tenter de vivre de son art (plutôt pauvrement) sans jamais accepter de commande régulière, contrairement à Mozart (1756-1791) ou Beethoven (1770-1827). « Qui peut faire encore quelque chose après Beethoven?» dira-t-il, et il aura in extremis la joie d’être parmi les nombreux porte-torches à l’enterrement de son dieu vivant, un an avant de disparaître lui-même.

Pas grand-chose pourtant de commun entre lui et Beethoven. Dès onze ans, il compose des lieder, dès quatorze des quatuors pour son entourage, à seize ans sa « Symphonie n°1 en ré majeur ». Entre 1813 et 1816, sa production devient prodigieuse, et s’inspirant d’un poème de Goethe, il fonde le lied allemand dans toute sa splendeur avec le cycle « Erlkoning » (Le roi des Aulnes, 1815). Puis viendront les sommets « An die Musik » (À la musique), « Der Wanderer » (Le voyageur), « Die Schone Mullerin » (La Belle meunière, 1823), « Winterreise » (Le Voyage d’hiver, 1827).

Des œuvres qui non seulement révolutionnent l’art vocal, mais aussi pianistique, en offrant au piano une partition aussi importante que celle de la voix. Tantôt le clavier accompagne, tantôt il révèle, tantôt il commente, tantôt il vagabonde. N’est-ce pas aussi le secret de l’opéra, cette osmose entre paroles et musique comme Mozart nous en fit la révélation?

Le corpus schubertien demeure aujourd’hui le Graal des ténors ou barytons allemands poursuivant la tradition. À chaque génération ils prennent la relève, comme le baryton Fischer-Dieskau ayant enregistré la totalité des lieder du Maître, puis le splendide ténor Jonas Kaufmann, en pleine gloire lyrique, abordant dès 2009 « La Belle meunière » puis « Le Voyage d’hiver ». Ou encore le jeune ténor Julian Prégardien les transformant en shows hallucinés (mon article du 7 janvier 2025).

À son tour le baryton Samuel Hasselhorn de trente-sept ans, formé à Hanovre et en France, va concocter le projet « Schubert 200 » couvrant les six dernières années du petit Franz: publier entre 2023 et 2028 un choix de lieder composés exactement 200 ans plus tôt. Pour réussir cet exploit, il faut un partenaire à la hauteur, soit le pianiste Ammiel Bushakevitz, un des derniers élèves privés de Fischer-Dieskau, accompagnateur, soliste, chambriste universellement renommé. Publiés chez Harmonia Mundi, leur « Belle meunière » sorti en 2023 puis  « Licht und Schatten » (Lumière et Ombre) en 2024-2025 obtiendront chacun leur Diapason d’or. Parions que « Hoffnung » (L’espoir), sorti cette année, fera aussi bien. Les deux complices l’ont présenté le 21 avril dernier à la salle Cortot, cadre idéal pour ces chants intimistes (voir mon article du 15 décembre 2025) évoquant la nature comme les joies et les peines de l’amour et de la vie.

Haute silhouette carrée vêtue d’une jaquette noire, le baryton s’est tenu toute la soirée la main droite posée sur le piano, la tête légèrement tournée vers le haut comme s’adressant au ciel, et d’emblée a modulé sa voix comme s’il nous murmurait des confidences. D’emblée, outre le beau timbre aux souples modulations, nous avons senti avoir affaire à un diseur et un poète de premier ordre, chaque lied étant un monde en soi. Les forte sont venus peu à peu, notamment lors du célébrissime « An Silvia ». Et toujours ce double bonheur d’entendre, à la même seconde, aussi distinctement la ligne du piano dialoguer avec celle de la voix.

Alors que les deux artistes proclament que l’été 1826 fut pour Schubert « le plus long et le plus heureux de sa vie », on ne peut pas dire que le récital ou leur CD nous aient semblé déborder d’espoir. Même s’ils ont choisi de terminer l’un et l’autre par le fameux hymne « Le Père et l’Enfant », tout en demi-teinte, où l’homme qui berce son enfant est le plus heureux du monde.

Lise Bloch-Morhange

Le duo se produira notamment dans « Die Winterreise » (Le Voyage d’hiver), leur prochain CD, au théâtre des Champs-Elysées le 16 octobre prochain:
https://www.samuelhasselhorn.com/en/schubert-200
Image d’ouverture: Franz Schubert, par Wilhelm August Rieder, 1875, aquarelle de 1825.
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