Théâtral patient

Le rideau ne se lèvera pas. Le décor est apparent dès que l’on gagne son fauteuil. Dans la pénombre, un bureau à roulettes et son siège assorti. Côté jardin, quelques chaises, une table d’appoint. Elle supporte un téléphone et une cafetière. Au fond, ce rideau blanc à panneaux, percé de trois hublots rectangulaires, comme on en voit dans les hôpitaux. Effectivement, nous sommes au CHU Postel-Couperin. Le titre de la pièce, « Ancien malade des Hôpitaux de Paris » singe évidemment « ancien médecin des Hôpitaux de Paris », du nom de ce concours par lequel l’Assistance publique nommait jadis ses chefs de service. Le constat de l’impartialité du jury, composé des mandarins en place n’ayant pas toujours été évident, l’épreuve a disparu. Le titre constituait la ligne ultime du cursus honorum d’un notable hospitalier, que tout interne des Hôpitaux de Paris (1) aspirait à devenir.

Le personnage apparaît, chemise blanche, pantalon anthracite. Il s’adresse à un spectateur du premier rang, lui offre un café, et entreprend de lui raconter, de nous raconter, cette garde inoubliable, il y a vingt ans, un dimanche. Par une nuit de pleine lune, pour ne rien arranger. Ce soir là, le docteur Galvan, c’est lui, le héros de l’histoire, est FFI, faisant fonction d’interne, en langage administratif. Il brûle de devenir interniste, ainsi dénomme-t-on les toutologues de la médecine, et sa copine commence à réfléchir à sa future carte de visite. Il remplace, au débotté, trois collègues au service porte. À cet endroit aboutissent les malheurs impromptus autrement dénommés urgences, accidents domestiques, suicides ratés, motards fracassés, pathologies aiguës douloureuses, fièvres intempestives.
Galvan se trouve confronté à un malade tombé d’on ne sait où. Un météorisme abdominal l’aiguille sur une occlusion intestinale. Appel du chirurgien viscéral qui oriente vers une rétention urinaire. L’urologue convoqué trouve le malade en apnée. D’où l’intervention de l’excellent professeur Verharen, pneumologue, qui envisage une trachéotomie. Sans passer à l’acte, empêché par le déclenchement d’une crise comitiale.

Le neurologue, d’origine slovaque (il y a, parmi nos médecins hospitaliers des gens venant d’ailleurs), apprendra aux spectateurs l’art de pratiquer la ponction lombaire. Mais la survenue d’une tachycardie ventriculaire fait apparaître la cardiologue, Nicole Aymard, au jeu de jambes tellement sexy. La situation rattrapée in extremis, épuisé, Galvan s’en va dormir. Au réveil, le malade a disparu. Pas de traces de lui dans les étages, inconnu à la morgue. Un appel au scanner met en évidence ce bordel chronique que peut être un service d’explorations fonctionnelles. Le mystère s’épaissit, Galvan devient chèvre. Introuvable ce type à qui il a consacré son talent et ses émotions. Parce qu’arrive le moment du staff du lundi. C’est la dénomination attribuée à la réunion hebdomadaire du service, fixée à un jour immuable dont elle porte le nom. Le patron y siège, assisté de ses collaborateurs, entouré de ses élèves, dans la classique ambiance des cours royales. On y discute les dossiers des nouveaux entrants; Galvan sait qu’il va passer un mauvais moment, avec son lit devenu vide. Car les sarcasmes sont d’usage. Et cela ne manque pas d’advenir, de la bouche de l’éminent professeur Madrecourt. La multiplicité des tableaux cliniques observés va jusqu’à faire évoquer un syndrome de Münchhausen (2) Quand soudain, dans l’encadrement de la porte, le patient réapparaît, « souriant, costume croisé, impeccable, frais douché ». L’hypothèse d’un canular devient vraisemblable, mais au détriment de qui ?

Dans cette parabole de Daniel Pennac (pièce de théâtre parue aux éditions Gallimard 2012), sous titrée « monologue gesticulatoire », on est en droit de s’interroger. Et si c’était l’exercice de la médecine hospitalière la vraie maladie? Car après sa folle cavalcade nocturne, le docteur Galvan va s’en guérir. Sans cesser de ressentir le besoin de soigner. De quelle manière? Cela constitue la révélation ultime…

De la même façon que le bureau à roulettes va devenir tour à tour brancard, lit, civière, table d’autopsie, Olivier Saladin va représenter les différents rôles de ce véritable théâtre que peut être l’hôpital public. Jusqu’au jeu de jambes de la cardiologue Nicole Aymar. A un rythme infernal. Hilarant. Sans débander.

Jean-Paul Demarez

 

Ancien malade des Hôpitaux de Paris Théâtre Montparnasse 31 rue de la Gaîté, 75014 jusqu’au vendredi 26 juin 2026

(1) L’Internat des Hôpitaux de Paris, système de formation crée en 1802 (4 ventôse an X) indépendant de l’enseignement de la faculté a été remplacé en 2004 par un examen classant national.
(2) Le syndrome de Münchhausen, ou pathomimie, est cette situation d’un patient simulant ou provoquant volontairement des manifestations cliniques pouvant aller jusqu’à l’automutilation. Ceci pour attirer l’attention ou la compassion. Il s’agit, évidemment, d’un trouble de la personnalité, à l’origine d’errances diagnostiques.

Photo: E.N

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2 réponses à Théâtral patient

  1. PAILLARD dit :

    « bordel chronique que peut être un service d’explorations fonctionnelles »… ça c’est du vécu, n’est-ce pas ! Comme disait le Pr Jack BAILLET Chef du Service d’exploration fonctionnelles de l’Hôpital BROUSSAIS à Paris dans les années 70-80 (au siècle dernier) : « La principale difficulté est de ne pas se tromper dans l’étiquetage … mais heureusement le bordel est tempéré par le hasard … et grâce à ça, malgré tout, cela ne fonctionne pas si mal ».

    • Demarez dit :

      Cher Collègue et néanmoins ami…. Nous avons vécu les mêmes aléas.
      Merci d’évoquer ici la mémoire de notre bon Maitre

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