Cartes en mains

On dit qu’il s’en vend toujours. N’empêche. Il n’est pas besoin d’être un grand observateur ni un grand sociologue pour constater que les gens qui se déplacent ne le font plus après avoir consulté une carte. Celle ci-contre date de 1924, une période où l’automobile se démocratisait à peine. Elle était faite pour les voyageurs tentant de se repérer dans le Finistère, ce qu’ils pouvaient également faire en regardant les bornes et les panneaux indicateurs. Toutes sortes de réflexes qui ne viendraient plus à l’esprit du conducteur, cavalier, cycliste et même piéton moderne. Chacun fait confiance à son téléphone afin de s’orienter, lequel appareil fournit obligeamment la position exacte du consultant, assortie des bonnes adresses où se restaurer. Moyennant quoi nous avons perdu l’habitude de prendre de la hauteur et de considérer l’ensemble d’un pays ou d’un département. Prise de distance qui permettait de varier les parcours et de se dire « tiens, si on passait par là ». L’accoutumance au GPS font que seuls les vieux de la vieille et les quelques jeunes épris d’aventure sont encore capables de rallier Périgueux à Montpellier sans autre aide qu’une carte. Certains peuvent même le faire par cœur, mains et esprit libres.

L’occasion de ressortir nos cartes de la boîte à gants de la 403 du grand-père, vient de ce que la BnF sur son site de bord de Seine, expose jusqu’au 29 juillet, une fort intéressante galerie de cartes imaginaires, celles que l’on dressait pour transposer le mystère et l’inconnu en plan. Elles se reconnaissaient par une signalétique bien répertoriée car les dessins fantaisistes, étaient ornés de chimères et de symboles divers. Coquetterie que maintient cette carte Michelin que nous présentions à l’ouverture, avec ce bibendum, mascotte dont la vocation était littéralement de « boire l’obstacle ». Son sobriquet venait d’un raccourci de l’expression latine « nunc est bibendum ».

La riche scénographie de la BnF François Mitterrand, nous montre par exemple une carte de Thomas Moore de 1516 titrée « Utopia insulae figura ». Sachant apprend-on sur place que « utopia » signifie « non-lieu », on comprend bien que cette carte ne menait nulle part, mais au moins faisait-elle rêver: ce qui était une façon de voyager tout en restant à la maison au sein du lit-clos. Il s’agissait en l’occurrence de « raviver l’imaginaire » autour du concept même de paradis terrestre. Ce dont, au passage, nous aurions grand besoin aujourd’hui. Mais le GPS sauf erreur, n’est pas équipé pour la fantaisie. S’il signale les radars, il ne mentionne pas les licornes et dragons de mer. Encore moins les univers qui n’existent pas mais là patience, les jeux gavés à l’IA fournissent déjà ou fourniront les plans de la quatrième dimension, la banlieue du grand tout.

Plus proche de nous est exposée cette carte de 1925, tout en largeur, décrivant littéralement le monde des fées. Là encore, nous pourrions râler. Si cela se trouve, leur disparition est un effet collatéral des insecticides, lesquels ont brisé sans le savoir les chaînes secrètes du monde des esprits et plus particulièrement celui des succubes. Moyennant quoi et sans le savoir nous avançons dans le noir des démons, sans parler du berceau des nouveaux-nés sur lesquels seuls les agents du fisc se penchent désormais avec une spéculation gourmande. Et aussi de la tendresse il faut bien le dire, pour ces futurs assujettis.

On marquera l’arrêt devant la « Bohemiae Rosa » une carte de la Bohême dont la réalisation remonte au moins au 17e siècle. Il s’agit d’une ébouriffante rose dont le centre est Prague, plongeant ses racines, au bas de l’image, dans la ville de Vienne. On ne saurait être moins scientifique. Mais les auteurs n’avaient pas l’air de s’en préoccuper. C’est une carte absolument étonnante comme la plupart de celles exposées ici d’ailleurs. Elle est consultable sur le site Gallica (1) pour ceux qui n’auraient pas l’énergie ou le temps de faire un saut à Paris. Elle a ce point commun avec toutes les autres, la reliant de ce fait à l’art: celui de produire un effet. Ces images cartographiant l’imaginaire et l’irréel, l’absolu ou l’impossible se saisissent de notre curiosité et nous happent dans des régions de notre cerveau que plus rien ne dérangeait.

Voilà leur supériorité sur un plan de ville moderne, un plan pour les touristes avec quelques inclusions iconographiques pour signaler là le Capitole et ailleurs la Tour Eiffel. Les cartes modernes sont certes trop sérieuses mais elles conservent cet avantage sur tous les GPS du monde, celui de la faculté d’improviser, de permettre à l’œil de diverger vers la la mer tandis que le droit calcule au plus court. Enfin la carte en papier ne donne pas notre position, cela permet d’éviter les missiles et les drones, qualité pas inutile si l’on en croit les actualités.

PHB

(1) Bohemiae Rosa

« Cartes imaginaires, inventer des mondes » bibliothèque François Mitterrand, jusqu’au 29 juillet

Photos: 1) ©PHB 2) ©Gallica
N'hésitez pas à partager
Ce contenu a été publié dans Exposition. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Une réponse à Cartes en mains

  1. Anne Chantal dit :

    Complètement en accord avec votre point de vue sur le GPS par rapport à la carte routière.
    Il nous enferme dans un chemin avec oeillères au lieu de nous ouvrir à l’environnement et à la fantaisie. Et il ne connait pas les points cardinaux !

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *