Une turquerie en demi-teinte

Pourquoi pas une turquerie? se dit Mozart. Il a vingt-six ans, déjà six opéras derrière lui dont « Mitridate » (composé à quatorze ans) puis « Lucio Silla » et « Idoménée », grands succès relevant de l’opera seria, avec ses héroïnes et héros déchirés tout droit venus de l’Antiquité. Alors oui, pourquoi pas une turquerie se dit Mozart, poussé par son librettiste Stephanie Le Jeune vers cette histoire de captive chrétienne retenue prisonnière dans le sérail d’un sultan épris d’elle. Venant de se marier avec Konstanze Weber contre la volonté de son père (symbolisé par le pacha Selim), voulant s’affranchir de Colloredo, le redoutable prince-archevêque de Salzbourg, s’installant à Vienne comme « musicien libre », le voilà qui plonge joyeusement dans le travail: « Ici commence le bonheur ! » déclare-t-il. On voit qu’il aborde sa maturité en toute innocence et effervescence avec « L’enlèvement au sérail ».
Mais tout ne va pas se dérouler comme prévu, car le livret se révèle complexe, les classiques amoureux transis, la captive Constance et son fiancé Belmonte, étant souvent dépassés par les initiatives des personnages secondaires, le valet de Belmonte nommé Pedrillo et la suivante de Constance nommée Blonde. Sans oublier le sultan et le gardien du sérail Osmin. Tous ces gens vont donner du fil à retordre à un Mozart habitué à œuvrer très vite, et il lui faudra dix longs mois, du 30 juillet 1781 au 29 mai 1782 (voir sa correspondance avec son père), pour inventer le mélange des genres, soit l’imbrication du sérieux et du comique, du seria et du buffa. Non content d’inventer le mélange des genres, le nouveau viennois a l’ambition de donner enfin à l’opéra allemand ses lettres de noblesse, alors que jusqu’ici l’opéra était chanté en italien ou en français. L’allemand étant réservé au genre inférieur du « singspiel », opérette populaire mineure avec dialogues parlés dont il s’empare.

On connaît le fameux jugement de Joseph II après la première du 16 juillet 1782: « Trop beau pour nos oreilles, et bien trop de notes, cher Mozart. » L’empereur de quarante-et-un an est visiblement passé à côté du génie dramatique mozartien unissant étroitement parole et musique, provoquant un profond bonheur chez le spectateur. Si dès la création le public viennois avait adoré le mélange des genres, le dosage rend l’œuvre délicate à monter, d’où sa relative rareté. À notre époque plutôt sombre, ce serait une bonne idée de respecter la délicatesse mozartienne, voire de respecter l’aspect « joyeuse turquerie du XVIIIe siècle », mais nous savons que les metteurs en scène modernes sont obsédés par… la modernité justement, comme en témoigne la nouvelle production du Théâtre des Champs Élysées.

La maestra Laurence Equilbey est venue de La Seine musicale, son fief boulonnais, avec ses deux formations (le cœur Accentus et l’ensemble sur instruments anciens Insula Orchestra) pour concocter sa vision avec le sieur Florent Siaud, metteur en scène venu du théâtre. Ce dernier ne semble pas avoir profité de son expérience théâtrale pour trouver le délicat balancement seria-buffa, sinon par de petites trouvailles gaguesques mineures (par exemple, au bout de dix minutes, le coup de pistolet qu’on retrouve maintenant sur toutes les scènes lyriques, Belmonte snifant de la poudre ou Pedrillo faisant des pompes.). Mais que faire des nombreux passages de dialogue sans musique qui plombent l’action? Le samedi 6 juin dernier, la soirée a soudain trouvé son rythme lors de la deuxième partie de l’acte II, lorsque Pedrillo, le valet de Belmonte et amoureux de Blonde, a pris la tête des opérations. Le ténor américain Brenton Ryan, connu pour la versatilité de ses interprétations, seul de la distribution à être aussi excellent chanteur qu’acteur, s’est imposé dans un numéro bouffe entrainant tous les autres sur scène. La salle a commencé à rire et ne s’est plus arrêtée.

Bien sûr, le public n’a pas manqué d’applaudir juste avant Jessica Pratt dans le plus fameux air pour soprane de l’opéra, le très redoutable « Matern Aller Arten » (Supplices de toutes sortes), mais sa prestation n’était pas très convaincante. La belcantiste ne semble plus avoir les moyens du rôle, et malgré ses pianissimis, ses aigus sont plus criés, plus forcés, que chantés. Comme tout le monde, elle était affublée de vêtements modernes, dont une fort laide robe-culotte noire et longue veste verte sans aucune tenue. Belmonte n’était pas mieux loti, et Amitai Pati, ténor au beau phrasé, a semblé un peu en retrait ce soir-là.

Et bien entendu nous avons eu droit aux messieurs vêtus de costumes deux pièces noirs et chaussés de lunettes noires, y compris Osmin le gardien du sérail et Selim le pacha (rôle parlé), tant pis pour les turqueries. La turquerie s’étant réfugiée dans un décor évoquant une sorte de moucharabieh abstrait avec zébrures bleues sur blanc en fond de scène.
Bien qu’on ait connu Laurence Equilbey et son orchestre plus mozartiens autrefois, on se disait finalement que le triomphateur de la soirée était encore et toujours le divin Mozart.

Lise Bloch-Morhange

« L’Enlèvement au sérail », Mozart, Théâtre des Champs-Elysées, du 3 au 12 juin

41e Festival Chopin, Orangerie du Parc de Bagatelle, du 21 juin au 14 juillet 2026, pour écouter la crème de la crème chopinienne

Photos: ©Vincent Pontet
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