Soleils sur le Mémorial de la Shoah

Des soleils dans la nuit. Comme tous les ans, le Mémorial de la Shoah, à Paris, a accueilli à l’occasion de la Nuit Blanche, qui consiste à ouvrir tard le soir au public les musées parisiens, des œuvres spécialement conçues pour ce lieu “presque sacré”, ainsi que le définit la commissaire Marie Deparis-Yafil. Après avoir, notamment, rendu hommage au plasticien Christian Boltanski en 2022, et à la cinéaste Chantal Akerman l’année dernière, le musée a cette fois choisi un peintre, dessinateur et sculpteur qui n’est pas intimement lié au drame de la Shoah. Emmanuel Régent, né à Nice en 1973, et étoile montante de l’art contemporain français, avait toutefois à son actif une commande publique du Mémorial du camp de Rivesaltes, en 2018, et une expérience artistique de la guerre et de ses outrages acquise comme invité à bord de la goélette Tara, en 2014, lors d’un périple en Méditerranée qui l’amena notamment à dessiner des quartiers de Beyrouth en ruines. Au Mémorial, il présente un ensemble de dix aquarelles baptisé « Le Dernier Soleil » (ci-dessus), et un dessin au feutre, « File d’attentes », et encore divers objets (pierres de ballast prélevées près de la gare de Drancy, grappe de raisin recouverte d’or) à forte épaisseur symbolique.

L’exposition, se tenant jusqu’au 31 juillet dans un contexte géopolitique délétère pour la culture, s’accompagne d’un documentaire de trente minutes de Louison Pillet, qui a suivi l’artiste dans son travail préparatoire, de Rivesaltes à Auschwitz, en passant par Drancy, et par l’atelier d’Emmanuel Régent dans le Sud de la France. Un classique et bienvenu reportage sur un work-in-progress, donc, mais qui invite le spectateur à se confronter à un double défi: la présentation de ces lieux intenses, et leur re-présentation par un artiste au travail.

Une gageure que le peintre relève, non sans mal. “Le premier soir je n’ai pas réussi à dessiner et à peindre face au camp”, avoue-t-il. Muni de papiers trempés de petit format, qu’il a l’intention de reprendre en grand dans son atelier, il s’y attèle donc en tournant le dos aux bâtiments, et parvient cette fois à démarrer son labeur. Mais la pluie défigure son premier jeu d’aquarelles.

Devant l’enjeu, et la violence du site, il s’interroge sur la légitimité de son entreprise, “de l’ordre de l’impossible”, mais entend, à défaut de comprendre l’incompréhensible, “aller jusqu’au bout”. Emmanuel Régent se coltine dès lors, à notre service, avec la lancinante question de l’illustration de l’innommable. Pourquoi et comment créer après l’Holocauste, et après les questionnements d’un Adorno ou d’un Claude Lanzmann?

Il a en outre choisi de peindre des soleils couchants, “ce cliché” presque tabou dans le métier depuis Turner et Monet. Parce qu’il a osé formuler cette hypothèse: cette vision de fin de jour, ce soleil agonisant dont on mesure, en ces lieux, combien il pourrait être le dernier, en aura été, peut-être bien, le seul espace poétique. Lever la tête, le matin, et encore le soir quand cela fut possible, infime mais précieuse liberté. Au passage, le témoin, qui a réussi cette fois à faire face (au camp), l’invisibilise néanmoins presque totalement. On ne devine des terribles usines de mort que furent Auschwitz et Birkenau que des ombres portées. Non par besoin de fuite, mais plutôt par souci de fomenter leur “disparition”, à la Pérec. L’œuvre avance alors, au rythme de une à trois aquarelles en deux heures, sur le vif, dans une pâle lumière d’avril et sous un silence venteux et une pluie persistante.

Le film nous transporte ensuite, spectateurs presque soulagés, dans la cour ouverte de l’atelier d’Emmanuel Régent, à Villefranche-sur-Mer, sous un miroitement méditerranéen. Passer du petit au grand format est, à nouveau, un travail de mémoire, une re-représentation.

Enfin, l’artiste fait le geste de déchirer le papier, selon un angle et une longueur variables. Il en recollera ensuite les parties cicatrisées. Un procédé qui est sa signature depuis une quinzaine d’années, mais qui ici pèse son poids d’humilité: le travail accompli est comme une lettre en suspension, qu’on ne peut envoyer. “Parce qu’il est impossible de figurer ce qui n’est pas même descriptible en mots.” Le démiurge, en rompant le continuum de son œuvre, rend en quelque sorte sa liberté à la chose peinte, en l’espèce un soleil, envers de l’astre le plus sombre de notre XXe siècle.

Jean Cedro

La rafle
En nissart, patois du “pays” d’Emmanuel Régent, la “raïssa” est une averse soudaine et violente, un épisode méditerranéen, comme disent les météorologues, détruisant tout sur son passage, telle une rafle. Or, le mot rafle (ou râpe) désigne aussi, en français, la grappe de raisin (ou la tige centrale de l’épi de maïs) dénuée de ses grains. Le fruit, la vie même, rendue stérile par une captation sans frein. La grappe dorée délicatement exposée dans la crypte du Mémorial, est une dure leçon de choses.

« Le Dernier Soleil » d’Emmanuel Régent
Commissaire de la Nuit blanche et de l’exposition: Marie Deparis‑Yafil. Scénographie: Marie Deparis‑Yafil, Tami Notsani, Emmanuel Régent.
Projection du film « Le Dernier Soleil » de Louison Pillet et Emmanuel Régent dimanche 28 juin 2026, 15h. En présence de l’artiste et de Rebecca François, conservatrice au Musée d’art moderne et contemporain de Nice (MAMAC). En conversation avec Marie Deparis-Yafil, commissaire de l’exposition.

Photo: Le Dernier Soleil, Rivesaltes 7. 2026/Courtesy Emmanuel Régent. Adagp, 2026
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