Dans la dernière partie du 18e siècle, l’Encyclopédie Diderot et d’Alembert, comptait déjà de nombreuses contrefaçons, à une époque où il était encore possible de s’essuyer les pieds sur les droits d’auteur. En 1770, comme le raconte en détail André Billy dans sa « Vie de Diderot » (Flammarion, 1932), il y eut des réimpressions sauvages, notamment à Genève, Lucques et Livourne, sans compter un supplément improvisé par le libraire Panckoucke sans l’autorisation de Diderot. Il avait fallu attendre la ratification d’une loi en date du 13 janvier 1791, à l’initiative de Beaumarchais, pour que vînt au jour le premier texte protecteur au monde sur ce sujet. Désormais on peut trouver cette encyclopédie en ligne. Elle n’était pas tout à fait la première en Europe mais, dans son genre, si. Un travail énorme ayant réuni les meilleurs savants, sur lesquels s’étaient abattues toutes les intimidations, censures, tentatives de censure, possibles. Presque trois siècles plus tard, les impressions encyclopédiques sont quasi-terminées. Tout est passé en ligne. Et il n’est pas rare de voir des encyclopédies abandonnées sur le trottoir ou cédées pour dix euros dans un vide-grenier.
Cette migration sur Internet a soulagé nos bras. À deux kilos le volume, une matinée de travail comportant recherches et sondages variés, revenait à autant d’heures passées en salle de musculation. Certes, on en conserve encore dans le séjour familial, mais leurs jours sont comptés. Dès que les aïeux auront cassé leur pipe, les volumes partiront à la benne. Il est tellement plus simple de pouvoir consulter une encyclopédie accessible sur un téléphone, ou de demander à une IA de faire le boulot toute seule et de nous fournir une synthèse digeste, d’une réponse à n’importe quelle question. Sans trop se soucier de vérifier ce qu’il en ressort et l’on ne compte plus à ce titre, les plantages et approximations variés sortis des calculateurs savants, même si, bien sûr, tout cela est en cours de perfectionnement.
Si l’on ne trouve plus d’éditeurs d’encyclopédies, à une ou deux exceptions du type « Tout l’univers », les dictionnaires généralistes en sont presque au même point. Leur fabrication est en chute libre et s’il se trouve encore quelques acheteurs, ils sont gentiment qualifiés de « puristes résiduels », c’est dire s’ils sont promis à un bel avenir. Comme les encyclopédies, ils sont la mémoire d’une époque. Et de Voltaire (1694-1778) à Alain Rey (1928-2020), on ne compte plus les savants ayant apporté ou collecté des connaissances, mesuré et remesuré chaque article avant impression. La fiabilité était de leur monde car il ne pouvait y avoir de rectification après coup.
Or l’activiste Julian Assange (entre autres) a prévenu: toutes les données numérisées sont sur des serveurs contrôlés non pas par Voltaire ou Alain Rey, mais par des industriels ou des personnalités politiques n’étant pas assujettis au devoir de vérité. Admettons qu’un accord récent autour du détroit d’Ormuz soit estimé peu reluisant, il sera toujours tentant, selon la nationalité de la main, d’aggraver ou d’amoindrir les faits.
Si quelqu’un d’un peu jeune apprend un jour que la guerre de Quatorze n’a jamais existé, que Georges de La Tour habitait en face de la gare Montparnasse ou qu’Apollinaire avait inventé l’eau minérale en plus de son métier de glacier, il se félicitera d’avoir gardé l’encyclopédie du grand-père. Sachant qu’à l’instar de Diderot, qui dut séjourner dans les geôles du château de Vincennes pour avoir déplu à l’entourage de Louis XV, il prendrait alors des risques.
Le château où il fait bon s’enfermer de nos jours, c’est celui de la BnF et par extension n’importe quelle bibliothèque municipale de province ou de banlieue. Il faut à tout prix les chérir et les défendre. Presque tout y est conservé deux fois. D’abord sur papier puis sur support numérique. À l’abri du tumulte, il est possible d’y lire l’œuvre entière d’un auteur. Le livre le moins cher aujourd’hui, se sacraliserait presque.
Que dire des encyclopédies abandonnées comme les animaux de compagnie les jours de départ en vacances. Si vous en apercevez une empilée au pied d’un réverbère, si vous n’en avez plus à la maison, saisissez donc l’aubaine. Elles vous raconteront Diderot justement, l’histoire des religions, des arts, de la peinture, de la musique, de la littérature, de la philosophie, des sciences, de l’Histoire, de la géographie, des astres, au hasard de vos requêtes. Chaque article y est tout un monde. Vous vous intéresserez à la civilisation hellénistique parce que vous cherchiez le mot alexandrin et vous ferez un détour par l’algèbre et les origines arabes du mot avant de gagner les Algonquins et de bivouaquer au bord d’un lac canadien avec quelques ancêtres iroquois. Tout ça en deux pages seulement.
PHB