Concert choc à Notre-dame

La foule était nombreuse, sur le parvis de Notre-Dame, en cette douce fin d’après-midi du 16 juin, pour assister au Concert de musique sacrée du mardi. Une foule calme et festive, autochtones et étrangers mêlés. Tous aussi avides d’écouter les chants et l’orgue que de découvrir ou redécouvrir la cathédrale sauvée des flammes. Dès l’ouverture des portes à 20 heures, la foule se disperse rapidement à l’intérieur comme par magie. On prend place tranquillement. Des gens de tous les âges, y compris pas mal d’enfants, d’hommes en short ou de femmes en robe légère. Ambiance familiale. Il fait bon, ni chaud ni froid. Certains confrontent leurs souvenirs face à la nef et à ses piliers d’une blancheur laiteuse. « Tiens, elle me paraît plus petite que dans mon souvenir… ». Ou au contraire: « Quelle splendeur! Je ne l’imaginais pas aussi imposante! » Les enfants balancent leurs jambes sur leur chaise, visiblement peu impressionnés. On se sent bien dans cette atmosphère dense mais légère à l’abri des fureurs du monde.

Le programme est un peu curieux. Il proclame « Stravinsky-Messe-Le Sacre du Printemps ». En fait il débute par un extrait des « Vêpres op.37 pour chœur mixte a capella » de Rachmaninov (1873-1943). Un bref Ave Maria dans la pure tradition orthodoxe. Comme toujours dans les églises, on n’aperçoit les chanteurs ou les musiciens que si on a la chance d’être aux tout premiers rangs. Des écrans de retransmission sont disséminés sur les piliers. Sur ces écrans on ne distingue pas le nombre de « choristes mixtes », mais les jeunes voix de la Maîtrise Notre-Dame-de- Paris (5 à 28 ans) emplissent la nef avec bonheur.
On enchaîne sur la « Messe pour chœur mixte et double quintette à vent » de Stravinsky (1882-1971). C’est amusant de voir sur le programme les deux musiciens russes se ressemblant comme des frères, avec la même tête en longueur et le regard grave. Évidemment les Parisiens se souviennent que Stravinsky s’est imposé avec Serge de Diaghilev et les Ballets russes. Ils savent aussi combien scandaleuse et révolutionnaire fut la création du « Sacre du Printemps », dansé les pieds en dedans par Nijinski au Théâtre des Champs Elysées en 1913. Mais tout le monde ne sait pas que cette Messe, composée de 1945 à 1948, se présente comme un retour à la spiritualité orthodoxe.

Là encore, en dehors des chanceux des tout premiers rangs, nous en sommes réduits à suivre l’œuvre sur les écrans des piliers, sans apercevoir vraiment le nombre de choristes ni les deux quintettes à vent installés devant eux. Du Kyrie à l’Agnus Dei, nous nous étonnons de ne pas retrouver la ferveur orthodoxe à laquelle nous avons été habitués dans la cathédrale de la rue Daru ou la nouvelle du quai Branly. Depuis sa création, cette messe produit le même étonnement devant le parti pris d’austérité, « de retenue expressive » évoquant paraît-il les polyphonies de la Renaissance. Les chœurs nous semblent étrangement calmes tout autant que les vents. Nous en profitons pour tourner la tête vers les hauteurs vertigineuses du transept quasi roman, vers la multitude des lustres, ou vers les trois vitraux dominant l’autel. Vers 9 heures du soir, le soleil fait son entrée le long des travées qui s’illuminent pendant un moment. En remarquant six vitraux vides au-dessus du chœur, on se demande si ce ne seraient pas les fameux « vitraux de la discorde ». Ceux que la volonté présidentielle a voulu remplacer par des créations modernes, alors que ceux de Viollet Le Duc sont parfaits. Une fois rentré chez soi, on pourra vérifier qu’il s’agit en fait d’un ensemble de six chapelles du bas-côté sud, qu’on ne pouvait apercevoir durant le concert. On vérifiera aussi que les associations défendant le patrimoine n’ont pas dit leur dernier mot. « Sanctus »… »Agnus Dei »… la messe s’achève dans une certaine effervescence.

Vient le moment du morceau de choix, « Adoration de la terre » et « Le sacrifice », extraits du « Sacre du Printemps ». Les autorités spirituelles et musicales des lieux ont estimé que Stravinsky ayant lui-même signé une transposition pour piano à quatre mains, on pouvait très bien faire appel à deux organistes mondialement connus, Olivier Latry et la coréenne Shin-Young Lee. L’effet est tout de même assez étrange d’entendre s’élever les accents d’une œuvre révolutionnaire sous-titrée « Tableaux de la Russie païenne ». On garde les yeux fixés sur l’écran révélant quatre mains dans la pénombre, et quand on se retourne, l’orgue immense apparaît bien petit tout là-haut, sans parler des invisibles musiciens. La musique ne nous lâche pas, et notre stupéfaction augmente lorsque retentissent les fameux accents associés aux pieds de Nijinski martelant le sol. Une petite heure s’est écoulée. On se retrouve plongé dans l’incroyable douceur du ciel de juin, en se disant qu’on ne s’attendait pas à vivre un tel choc pour nos retrouvailles sous les voûtes si blanches de Notre-Dame-de-Paris.

Lise Bloch-Morhange

Concerts du mardi à Notre-Dame, une heure environ, du 23 juin au 21 juillet 2026

Illustration: partition stylisée des Vêpres op.37 pour chœur mixte a capella » de Rachmaninov (©PHB)
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