Deux portraits peints, deux regards

On ne peut pas dire à son sujet que la fiche de la National Gallery of Art de Washington soit ultra-renseignée. Le serait-elle que ce « Portrait de femme » réalisé par Rogier van der Weyden en 1460, conserverait encore une large part de son mystère. Par exemple la question de savoir si la beauté de la femme a été rehaussée voire davantage. Van Dongen bien plus tard, au 20e siècle le faisait bien pour s’attirer de nouvelles clientes, notamment en les affinant. Mais pour cette femme-là, il est meilleur d’en chérir le secret. Comme ce portrait existe en haute définition sur le site web de la National Gallery, il est en outre possible de zoomer, d’examiner tous les détails, la loupe étant fournie, sur chaque centimètre de cette toile toisant seulement 32 centimètres. Bien mieux que si nous nous trouvions dans un musée. Et il faut bien admettre que parfois, le visionnage sur écran est préférable pour le regard, sans instagrameur pour s’interposer ou de reflet gênant. On distingue sous la coiffe transparente ses cheveux blonds tirés vers l’arrière. La coiffe est sans doute normale pour un personnage que l’on a présumé noble, compte tenu de la qualité de ses habits. Ses mains croisées indiqueraient une attitude pieuse, en tout cas voulue comme telle.

La robe et les manches noires sont presque absorbées par le fond bleu-sombre. Ce choix fait ressortir le rouge-sang de la ceinture que clôt une boucle d’or. Elle porte aussi une bague avec semble-t-il, une fleur de lys incrustée. Mais l’on conviendra que le visage domine tout. Sa blancheur, son dépouillement ne font que renforcer sa profondeur avec un mélange de sérieux et de calme, avec peut-être une pointe de lassitude ou de résignation. D’après le musée de Washington « ses sourcils et sa racine des cheveux rigoureusement épilés », sont par ailleurs « typiques du style prisé par les dames de haut rang de la cour de Bourgogne ». Région qui était encore un duché devant être ajouté au domaine de France par Louis XI en 1477.

Quant à Roger van der Weyden l’auteur, né Rogier de Le Pasture à Tournai, on lui connaît une quarantaine d’œuvres pas plus. Il aurait réalisé d’autres portraits dont un de Philippe le Bon mais il n’en subsiste aucun attesté de sa main. On sait aussi qu’il est parti en Italie grâce à un témoignage mais c’est peu de souligner qu’il manque aux historiens des détails du séjour. Il y eut comme cela des époques où l’on ne se souciait guère de tracer sa propre existence, au contraire d’aujourd’hui où tout un chacun livre le minutage de son agenda. Il profitera de sa présence dans la péninsule pour se frotter au travail de ses confrères italiens.

De fait il était tentant de fixer un pont suspendu entre Rogier van der Weyden et son homologue transalpin Sandro Botticelli (1445-1510). Et plus encore entre le « Portrait de la dame » que nous venons d’évoquer et un parmi ceux de Simonetta Vespucci, modèle presque fétiche du second. La toile de Weyden n’est pas meilleure que celle très emblématique de Botticelli. La première impressionne tandis que la seconde réfléchit, au sens littéral, jusqu’à un indéniable éblouissement. Dans ces deux œuvres, la sobriété et une certaine froideur, s’opposent à la chaleur d’une féérie de couleurs. Issue d’une grande famille de la noblesse italienne, Simonetta drainait avec elle, la réputation d’être l’une des plus belles femmes d’Italie sinon la plus belle. On peut lire ci et là que Botticelli en aurait été amoureux mais, c’eût été le cas de n’importe qui, placé à proximité d’un ange pareil.

La pauvre est morte en 1476, elle n’avait pas 25 ans. En tout cas cette coiffe, ce luxe, ce visage que l’on retrouvera par la suite dans le préraphaélisme au 19e siècle, fascine autant que l’austère bourguignonne à coiffe, avec laquelle elle partageait dans la pose, le fait de regarder ailleurs.

Là où le portraitiste décide de faire porter le regard est toujours significatif. Il y a une forme de défi, d’assurance, d’orgueil peut-être, à fixer celui qui vous peint ou vous photographie. La portraiturée qui regarde vers le bas comme si un gouffre spirituel s’ouvrait sous ses pieds, ou vers l’horizon comme si l’important était forcément ailleurs, vous invite à ne pas oublier votre propre existence, à ne pas la limiter à un seul point de vue, fût-il de Roger van der Weyden ou de Sandro Botticelli.

Paola Andreotti

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