Nos temps additionnels

Il fut un temps où un écrivain avait prié l’un de ses lecteurs, de remercier « la dame du moment », pour avoir offert au dit lecteur, la plupart de ses romans. Et il avait ajouté de sa plume, avec une urbanité exquise, qu’il formait « des vœux pour la reconduction indéfinie de ce moment-là ». Le lecteur, la donatrice et l’écrivain, connurent alors à quelque temps d’intervalle, un état de grâce fugace. Cette notion de prolongement, de rabiot comme on disait à l’école ou à l’armée, accompagne la vie humaine sous bien des formes. Comme ces derniers jours avec la coupe du monde de football, événement dont le « temps additionnel », n’est pas le moindre des instants. Les joueurs se rendent-ils compte de la portée métaphysique de cette notion, au-delà de leurs gains déjà agrémentés de bonus substantiels? Le foot est l’un des rares domaines où le surcroît temporel a une signification bien réglementée. Quel délice n’est-ce pas, d’être autorisé à jouer au foot et de se voir octroyer ultérieurement un peu de joie supplémentaire.

Un dessinateur s’est moqué il y a peu du football, en remplaçant la tête des gens par des ballons et en titrant « interruption momentanée de la pensée humaine », ce qui n’est pas faux. Mais ceux qui regardent les matchs avec un détachement tel qu’ils s’en trouvent totalement hors-jeu, n’auront pu faire autrement que de mesurer la portée philosophique du temps additionnel, l’antonyme du rabais. Dans ce dernier cas, il ferait beau voir qu’un arbitre estimant les quatre-vingt-dix minutes de jeu dilatées par effet de ralenti, jugerait nécessaire d’imposer une soustraction proportionnelle, au temps gâché par deux équipes en suspension dans la jouissance du jeu.

Cette affaire de temps additionnel remonte à loin. Souvenons-nous durant notre enfance, quand nous étions gratifiés de cinq minutes supplémentaires avant d’aller nous coucher. C’était déjà vécu comme un cadeau divin. La mère ayant pris en compte le temps passé à se laver les dents et autres petites choses de ce genre, comme des bouts de joie perdus qu’il convenait de compenser. Cette euphorie alors ressentie par les jeunes récipiendaires, pouvait par la suite se révéler un puissant vecteur d’influence, tout au long de leur existence. Traîner dans une station-service au retour d’un voyage est déjà un moyen de prolonger les vacances. Commander un digestif puis un autre avant de réclamer la note est un signe que le dîner est une réussite. Et que l’idée de quitter la personne avec qui l’on se trouve est tellement déchirante, que la moindre des astuces est bonne à mettre en œuvre afin d’étirer au maximum la masse élastique de l’espace-temps. De façon à pouvoir dire après, « merci pour ce moment ou encore merci pour ce temps additionnel », selon les situations. Tout est bon pourvu que le bonbon dure.

Parfois la chance s’en mêle comme ce passager croisé un jour de 1979, à la gare maritime de Rosslare en Irlande. La queue basse et les poches presque vides, il se devait de regagner la France. Il s’apprêtait à embarquer quand un responsable du port avec une casquette reflétant l’autorité, vint dire à l’ensemble des partants qu’en raison de la tempête en cours, la conséquence était « no ship today ». Une annonce qui, répétée trois jours de suite, ne fit pas que des malheureux. Qu’y pouvait-on? L’excuse était suprême. Au téléphone dans les cabines (le portable n’existant pas encore, on entendait des formulations un peu hypocrites sur les bords, revenant à formuler des choses comme « ce retour au boulot dont je me faisais une si grande joie ».

Sur scène, les musiciens comme les spectateurs connaissent la fausse surprise du rappel. C’est un jeu pour les adultes restés enfants. Ils réclament une nouvelle dose de spectacle à grands coups d’applaudissements. Chaque partie s’en trouve heureuse. Mais il faut bien mentionner le chemin inverse, depuis ceux qui quittent le concert avant la fin et ceux encore qui prient secrètement pour que personne ne songe à encourager le rappel. Le temps additionnel n’est pas toujours une joie. Personne ne veut prolonger l’inconfort. Le « allons messieurs il est temps », fait que parfois on se dit qu’il est bon d’aller dehors se dégourdir les jambes voire de s’en griller une. C’est alors que là aussi, le temps obsessionnel peut de nouveau proposer ses options de dealer bienveillant, jamais en peine d’une nouvelle dose.

PHB

Photo: ©PHB

 

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4 réponses à Nos temps additionnels

  1. Daniel Marchesseau dit :

    Fidèle lecteur, je prolonge ce plaisir matétudinal d’un temps additionnel en demandant surtout qu’y pouvait-on ?

  2. Byam dit :

    Merci Philippe pour ce moment additionnel, … on se retrouve à la pause fraîcheur …

  3. Nidale dit :

    Merci Philippe pour le temps de cette lecture et encore plus pour le temps supplémentaire qui a suivi avec une réflexion rêveuse sur une reconnaissance de tous les moments précieux qui donnent à la vie sa joie ❤️

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