La 628-E8 va « comme un ange », Monsieur Mirbeau

S’en aller sur les routes entre 1904 et 1905, en automobile Charron, nécessitait l’emploi d’un chauffeur-mécanicien. Ne serait-ce que pour réparer, faire le plein de Motricine (futur carburant Mobil) et partager les aléas tout comme les bénéfices du voyage. L’engin, très exactement baptisé Charron-Girardot et Voigt, filait jusqu’à 55 kilomètres heure en pointe et c’était suffisant pour se prendre une amende, ainsi que le raconte Octave Mirbeau (1850-1917) dans son très insolite ouvrage titré « 628-E8 ». Il n’est pas rare de numéroter une œuvre si l’on songe par exemple au « IKB-3 » désignant le bleu monochrome de Klein, mais la simple reprise d’une immatriculation est inédite sinon rare. En 1907, quand son roman qui avait tout d’un ovni, parut, l’obligation d’immatriculer était toute récente en même temps que le pays se goudronnait lentement. Octave Mirbeau et son chauffeur Louis Eugène Charles Brossette en écrivirent l’ensemble, l’un au stylo l’autre au volant. Le premier était dreyfusard, l’autre anti-dreyfusard, mais ils cheminèrent néanmoins comme deux complices, quittant bientôt la France pour la Belgique, l’Allemagne puis la Hollande. Et quand l’automobile manifestait sa bonne humeur par des bruits mécaniques appropriés, Brossette se tournait vers Mirbeau lui disant « c’est la machine Monsieur, elle va comme un ange! »

Ce livre est un régal. Apollinaire qui en avait fait une recension plutôt positive dans La Phalange en 1908, y avait de surcroît retrouvé les traces de ses propres voyages. Mais il ne s’étendait pas sur les louanges appuyées de Mirbeau à l’égard de l’automobile dont l’industrie balbutiait encore. « 628-E8 » comprend plusieurs éditions dont une de luxe en 1908 illustrée par Pierre Bonnard. On peut la découvrir sur Gallica. Ses quelque 400 pages en font un fichier assez lourd à télécharger mais on s’y amuse ferme ce qui est si agréable par ces temps hargneux où chacun est l’ennemi de l’autre, ainsi que le mentionnait déjà Mirbeau dans ses pages.

Son carnet de voyage est jalonné de drôleries. Comme ce jour où le chauffeur et l’écrivain firent une étape en même temps qu’une famille et leur véhicule. Il observa l’épouse accabler le mari parce que leur machine neuve ne fonctionnait pas bien et en parlait avec mépris comme d’un honteux « sabot ». Un « sabot, une Brûlard-Taponnier de 12 CV, Ah! Ah! Ah! » se défendit le mari. Mais leur chauffeur tout imbu de ses connaissances, disait que oui c’était grave et qu’il faudrait patienter plusieurs jours, le temps de trouver des pièces de rechange. Mirbeau prit le parti de compatir auprès de son mécanicien, lequel lui dit à voix basse que tout cela était bidon, que la panne était simulée et que le chauffeur d’en face ne cherchait qu’à trouver le temps d’aller retrouver sa belle.

Cette ballade dans une automobile ressemblant à une haute commode juchée sur quatre roues, avait fait l’objet d’un large art article dans le magazine L’Œil de mai-juin 1962. Il était signé d’une personnalité du monde de l’art, Françoise Cachin (1936-2011).  Elle parlait de l’auteur comme d’un homme ayant beaucoup contribué à sortir de l’ombre nombre d’artistes. Disant qu’un papier de Mirbeau dans le Figaro entraînait une augmentation substantielle du tirage et qu’une indication de sa part sur une vente aux enchères pouvait entraîner beaucoup de monde à Drouot. Apollinaire l’avait reconnu comme tel et lui fit même une dédicace pour la sortie de son roman l’Hérésiarque, ainsi que le rappelle l’excellent dictionnaire Mirbeau (1) : « À Octave Mirbeau, au maître admirable et puissant, au seul prophète de ce temps, son admirateur, Guillaume Apollinaire.» L’envoi était flatteur mais pas injustifié. D’autant que Mirbeau défendit le poète bec et ongles lorsqu’il fut emprisonné.

Comme le rappelait Françoise Cachin, celui qui s’élevait par ailleurs contre les injustices sociales, s’était fait connaître en soutenant des artistes comme Monet, Rodin, Van Gogh. Ce dernier qu’il évoque forcément lorsqu’il pénètre le royaume batave avec sa Charron 628 E-8. Ce peintre à propos duquel il avait décrit dès 1881 « le pinceau de ce créateur étrange » animant une « vie étrange, indépendante des choses qu’il peint et qui est en lui (…) ».

De toute évidence, Octave Mirbeau a vécu l’escapade dans son bolide, comme une grande parenthèse de liberté, entretenant des drôles de conversations avec son chauffeur, lequel avait une fâcheuse tendance à lui surfacturer l’essence, justifiant la différence par de mystérieuses fuites. Il n’empêche que le passager était tout à la joie de voir défiler le paysage, éprouvant des jouissances nouvelles. Au point qu’il dédia son livre au constructeur Charron, lui racontant que lors d’une étape au milieu de ruraux, il n’avait pas noté de « misonéisme », attitude conspuant la modernité et tout progrès en général. Il lui disait redouter le jour où il pourrait perdre cette « licorne » l’emportant « sans secousses », vers ses rêves et ses vagabondages.

C’est pourquoi jusqu’en cette fin d’été 2026, on se surprend encore à évoquer un livre et une auto dont mémorisera longtemps les chiffres comme un digicode secret.

PHB

(1) Découvrir le dictionnaire Octave Mirbeau
Illustrations: tirées du livre disponible sur Gallica
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Une réponse à La 628-E8 va « comme un ange », Monsieur Mirbeau

  1. Jacques Ibanes dit :

    Merci pour cette souriante chronique ! Parmi les pionniers de cette haute époque, nous avons aussi le témoignage d’Édith Wharton. Dans « La France en automobile » (Mercure de France), accompagnée de son ami Henry James, de son mari et de deux chiens sans oublier le chauffeur-mécanicien, elle narre les aléas de la route en 1907, à bord de sa Panhard & Levassor 15hp quatre places avec allumage à la flamme…

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