Si l’on disait à Sir Arthur Conan Doyle (1859-1930), le père de Sherlock Holmes, que son fils est le personnage le plus adapté au cinéma ou à la télévision de toute l’histoire littéraire (davantage même que le petit Hercule Poirot belge), si on lui disait qu’il fascine toujours les foules au XXIe siècle, le gentleman écossais ferait entendre un rire homérique: « Ainsi la malédiction qui m’a poursuivi toute sa vie n’aura jamais de fin! » Peut-être suffirait-il alors de lui montrer la sensationnelle série BBC avec Benedict Cumberbatch datant de 2011, tout simplement baptisée « Sherlock », pour le réconcilier avec son encombrant détective projeté dans le monde moderne. Sir Arthur a passé sa vie à fuir son Sherlock, comme on le comprend en regardant l’interview réalisée par la Fox en 1927, trois ans avant sa mort, visible sur le Net quand on veut. On voit arriver un grand gaillard suivi de son chien qu’il caresse, sanglé dans une redingote, la moustache blanche et l’œil rigolard, nous révélant comment l’idée lui est venue: jeune étudiant en médecine à l’université d’Édimbourg, il avait observé avec beaucoup d’intérêt un de ses professeurs.
Avant même qu’ils aient ouvert la bouche, le docteur Bell était capable de deviner l’identité, le métier, ou la maladie de ses patients. Tiens, tiens, se dit le jeune Doyle, voilà qui rendrait ces personnages de détective plus intéressants (le Dupin d’Edgard Poe ou le Gaboriau de Lecoq, par exemple), si au lieu que la solution leur tombe du ciel, l’un d’eux adoptait une attitude plus scientifique basée sur ses dons d’observation.
L’aspirant médecin avait de tout temps été titillé par la littérature, mais il lui fallut quelque temps avant de connaître le succès, comme il le raconte dans son autobiographie, tout juste publiée en poche, « Ma Vie aventureuse ». Une bonne traduction du titre original « Memories and adventures » (Mémoires et aventures), car on se doutait bien que le papa de Sherlock Holmes ne pouvait être qu’un individu hors du commun. Avec pas mal de modestie, beaucoup d’humour, et un grand sens du récit, naturellement, il nous raconte comment les deux premières publications furent décevantes: « Une étude en rouge » publiée en 1887 et « Le signe des quatre » en 1890 passèrent à peu près inaperçues. Quand brusquement, en 1891, « Un scandale en Bohême », publié dans le Strand Magazine, fit sensation. Un mythe était né, celui du détective cocaïnomane à la loupe et à la pipe, flanqué de « his stupid frrriend Watson » (son idiot d’ami Watson), comme le dit Sir Arthur dans l’interview Fox, roulant les r à l’écossaise.
Auparavant, le médecin-romancier évoque ses débuts chaotiques pour tenter de s’installer à Southsea (Hampshire) comme médecin sans un sou de capital, et nous renvoie à ses « Lettres de Stark Munroe » sorties en 1895, où ces débuts nous sont contés de façon hilarante. On découvre aussi l’importance de sa mère, « Ma’am » comme il l’appelait, « une si admirable mère » élevant seule ses nombreux enfants puisque son mari Charles, dessinateur de talent, « vaguait toujours dans les nuages et n’avait aucun sentiment des réalités ». Demeurée la grande figure féminine de sa vie, c’est elle qui le poussera à redonner vie à ce Sherlock que son papa avait fait disparaître dans les chutes suisses du Reichenbach en 1893 dans « Le dernier problème ». S’acharnant à devenir un spécialiste de romans historiques, il trouvait que l’homme à la loupe prenait trop d’importance. Le romancier tint bon jusqu’en 1903, et ressuscita son héros dans « La maison vide », Ma’am faisant valoir qu’il ne pouvait pas tuer une telle poule aux œufs d’or.
On apprend bien d’autres choses dans ses mémoires, en particulier son goût romanesque pour les voyages. Encore étudiant, il s’engagera du jour au lendemain pour un dangereux périple de sept mois sur le baleinier Hope partant chasser la baleine en Arctique. Son carnet de bord empli de superbes descriptions et dessins (talent hérité de son père) a été publié en France par Paulsen en 2014. Sitôt breveté médecin, le voilà qui s’embarque cette fois pour les côtes d’Afrique occidentale, bien monotones à ses yeux après ses exploits précédents. En 1893, il part pour la Suisse avec femme et enfant et invente le ski à Davos. L’année suivante, il fera une éreintante série de conférences aux États-Unis. En 1896, direction le Caire pour soigner la phtisie de sa femme. De là, il sera bien placé pour participer à la seconde guerre des Boers en Afrique du Sud.
Curieusement, il s’étend assez peu sur ce qui sera la passion de ses quarante dernières années, lorsqu’il deviendra un spirite pur et dur. Les morts prématurées de son fils ainé et de son jeune frère y seront pour beaucoup. On se demande ce qu’en penserait son fiston Sherlock…
Lise Bloch-Morhange