En 1902, un élève officier de l’armée austro-hongroise nommé Franz Xaver Kappus écrit à Rilke. Il a dix-neuf ans, il hésite entre une carrière militaire et l’écriture, et il vient de tomber sur des poèmes de Rilke, publiés dans une revue liée à leur ancienne école. Il envoie ses propres vers, demande un avis. Rilke répond. L’échange dure jusqu’en 1908, dix lettres au total, rassemblées et publiées en 1929, trois ans après la mort de Rilke. Ce détail biographique compte, parce qu’il change la nature du texte qu’on lit aujourd’hui. Rainer Maria Rilke (1875-1926) a alors la vingtaine avancée. Il vit de bourses, de séjours chez des mécènes, de déplacements constants entre Paris, l’Italie, la Russie. Il n’a pas publié ses chefs-d’œuvres jusqu’à ce moment-là. Autrement dit, l’homme qui conseille n’est pas encore celui que la postérité retiendra. Il répond depuis une position bien plus précaire que ce que le statut du livre laisse imaginer aujourd’hui.
“Ne vivez pour l’instant que vos questions.” Le contenu des lettres tourne assez peu autour de la technique d’écriture. Rilke refuse d’ailleurs assez vite de juger les poèmes que Kappus lui envoie, expliquant que la critique littéraire ne peut pas trancher la seule question qui vaille: celle de la nécessité intérieure d’écrire.
“Confessez-vous à vous-même: mourriez-vous s’il vous était défendu d’écrire?” Il pousse Kappus à chercher en lui-même si la vie sans écrire lui serait supportable, c’est le test essentiel qu’il propose, plus qu’un jugement de valeur sur les vers reçus. « Tout, même l’inconcevable, doit y devenir possible. Au fond, le seul courage qui nous est demandé est de faire face à l’étrange, au merveilleux, à l’inexplicable que nous rencontrons. »
Les thèmes reviennent d’une lettre à l’autre: la solitude comme condition à assumer plutôt qu’à fuir, la patience face à des questions qu’on ne peut pas résoudre tout de suite, une attention portée aux choses concrètes et aux petites perceptions du quotidien. “Fuyez les grands sujets pour ceux que votre quotidien vous offre.” Et: “se réfugier dans les grottes de son âme.” Rilke parle aussi du rapport entre créativité et solitude affective, des passages souvent moins cités que les formules sur la vocation, mais qui occupent une bonne partie de la correspondance. “Pour celui qui devient solitude, toutes les distances, toutes les mesures changent. »
Publiées en 1929, les lettres trouvent un lectorat qui dépasse largement les cercles littéraires germanophones. Le texte est traduit dans de nombreuses langues au cours du vingtième siècle et devient une référence régulièrement transmise dans les écoles d’art, les ateliers d’écriture, ou simplement offerte à quiconque hésite sur une vocation créative. Cette popularité tient en partie à la forme même du livre: des lettres courtes, un ton direct adressé à quelqu’un de jeune, aucune exigence de culture littéraire préalable pour les comprendre.
“Mais votre solitude, même dans ces conditions contraires, vous sera soutien et foyer; c’est d’elle que vous tiendrez tous vos chemins.” Le texte s’adresse explicitement à un jeune poète, mais son propos déborde largement le cadre littéraire. Les remarques sur la patience et sur la difficulté de vivre avec des questions non résolues sont certainement des réflexions à approfondir: “Il est bon d’être seul parce que la solitude est difficile. Qu’une chose soit difficile doit nous être une raison de plus de nous y tenir.”
De telles réflexions expliquent sans doute pourquoi le livre continue d’être lu bien au-delà des cercles de poètes, par des gens engagés dans des métiers ou des projets très différents de l’écriture.
Jaya Sharma