Une forme d’ajustement du vocabulaire à notre époque, devrait être opérationnelle d’ici la fin de l’année, concernant le « Magnificat ». Tout le monde ne sait pas forcément qu’il s’agit d’une louange à Dieu, traitée par les plus grands, de Bach à Vivaldi en passant par Mozart, Giovanni Pierluigi da Palestrina, ou encore très récemment par Arvo Pärt. Nous sommes ici en plein dans la musique sacrée. C’est un propos sublime et sublimé. Selon saint Luc, juste après avoir reçu la visite de l’ange Gabriel, Marie s’en va raconter à sa cousine Élisabeth qu’elle a été choisie pour enfanter Jésus. Il va alors sortir de sa bouche ce qui deviendra une louange destinée à rejoindre Dieu, c’est le « Magnificat ». Point besoin d’y croire pour que le chœur vous transcende, c’est de la lumière phonique, polyphonique, un miracle astral tombé d’ailleurs. Et les paroles de ce Magnificat vont donc être changées selon le site des Évêques de France pour deux raisons, communiquées au printemps de cette année, dont une qui semble faite pour ne pas choquer.
En réalité il ne s’agit que de deux mots, mais en matière de texte liturgique, les mouvements sémantiques sont rares. Le premier remplacement fait suite semble-t-il à un vœu de Jean-Paul II (1920-2005): au lieu de « son amour s’étend d’âge en âge », on préférera « sa miséricorde s’étend d’âge en âge », sachant que la miséricorde est une pensée d’amour, augmentée d’un pardon. Le pape avait en effet décidé d’une journée de la miséricorde. Une journée c’est bien peu par rapport à toutes les excuses qu’il y a à formuler d’une façon générale. La miséricorde est un moyen de faire place nette et de passer à autre chose.
Quant à la seconde modification, elle s’imposait au vu et au su d’une humanité pour le moins sourcilleuse à l’égard de tout début de dérapage envers la nationalité, quand bien même le prononcé remonterait-il au 1er siècle. Sur le site Vatican.news, voilà un extrait du magnificat toujours en cours: « Il comble de bien les affamés/renvoie les riches les mains vides/Il relève Israël, son serviteur, il se souvient de son amour, de la promesse faite à nos pères, en faveur d’Abraham et de sa race, à jamais. » C’est le mot « race » on s’en doute, dont il a été décidé qu’il ne pouvait plus passer. Désormais au lieu d’Abraham « et de sa race à jamais », il conviendra de chanter « Abraham et sa descendance ». Cela paraît plus judicieux, faisant de chaque être sur Terre un humain plus ou moins égal à l’autre. Tout ne sera pas encore totalement réglé partout, dans la mesure où, du Congo au Québec avec une extension jusqu’à Tahiti, les termes n’ont pas forcément exactement les mêmes significations. Il ne faudrait pas en effet, ruiner un projet d’amour miséricordieux par un impair lexical. Cette prudence fait partie de la beauté de la chose. Sachant que l’on parle ici de langue française et que Bach avait, quoique luthérien, utilisé la langue latine pour son cantique magnifique dont il fit deux versions, une avec Noël et une sans Noël.
Cette proximité d’un changement sémantique, au premier jour de l’Avent, nous a donné un bon prétexte pour interrompre nos émissions habituelles. Nous ne saurions en effet trop encourager nos lecteurs à passer ou repasser sur leur platine, une version du « Magnificat » issue de leur discothèque. Ou d’aller piocher chez d’autres auteurs. Chacun a sa version préférée de la merveille. L’auditeur est en tout cas comme l’artiste Kandinsky. S’il ferme les yeux, il voit des images et des couleurs par synesthésie, et même parfois sa mère ou directement l’archange Gabriel car ce dernier, comme chacun sait, est ubiquiste.
La musique sacrée est un univers que l’auteur Cristóbal de Morales (Séville, 1500-1553), a décliné sans faiblesse: on lui prête 25 messes, au moins 70 motets et 16 déclinaisons du « Magnificat ». Voilà un homme ayant distribué plus de bonheur que n’importe quel ministre des cents derniers gouvernements. On pense pour finir à cette Élisabeth qui vit débarquer Marie encore nimbée de lumière et faire vibrer pour la première fois cette louange que l’on écoute encore avec le même ravissement.
Le temps d’une audition au salon, avec les glaçons qui tintent à la surface d’un alcool ambré, vous serez intouchable.
PHB
Image d’ouverture: « Magnificat. Cantique de la Vierge, mis en musique, à grand chœur, avec symphonie, pour la chapelle // du Roy, pour les festes de vierge. quartier de juillet 1741. ABlanchard (manuscrit autographe) Blanchard, Esprit-Joseph-Antoine (1696-1770). Compositeur » Source: Gallica