Le 14 octobre prochain, la maison Ader mettra en vente une lettre d’Apollinaire envoyée de Nîmes le 15 février 1915 et adressée au graveur et illustrateur nantais Jean-Émile Laboureur avec lequel il entretenait depuis longtemps des rapports très amicaux. Même si ce n’est pas vraiment ce qui en fait la valeur, l’un des intérêts de la lettre est le support sur lequel elle a été écrite. Comme pour un nombre important des autres courriers du poète, il s’agit du papier à en-tête imprimé « Café Tortoni » qui fut un des grands établissements connus de Nîmes. Apollinaire y avait pris ses habitudes lors des quatre mois passés dans la ville pour sa préparation militaire suite à son engagement. Le même jour que sa lettre à Laboureur, il écrivait au collectionneur parisien André Level pour lui fixer rendez-vous le mercredi suivant: « C’est le plus grand café de Nîmes et il n’est pas très loin de la gare. » Maintes fois retrouvé dans l’imposante correspondance du poète, l’en-tête est devenu une sorte de « marqueur » et un gage d’authenticité. À son arrivée, Apollinaire avait pourtant établi son quartier général au « Grand Café », boulevard de l’Esplanade, « établissement de 1er ordre » où se produisait toute l’année un « orchestre hors pair ».
C’est à partir de 1915 et jusqu’à son départ au front en avril, qu’il avait adopté le Tortoni. Il y rédigeait son courrier et même parfois quelques bribes de vers qui lui venaient à l’esprit. « Il puise largement dans le papier à lettres de l’établissement pour entretenir une correspondance à tuer la poste », souligne Claude Debon dans le dictionnaire Apollinaire (Honoré-Champion). Le Tortoni de Nîmes, ouvert « à MM les Voyageurs », était tenu par un certain D. Lugan-Bru, la bière était de marque Pousset, et on y trouvait les billards Brunswick, de grande réputation. Créé d’abord à Paris, le premier Tortoni avait connu une grande vogue au XIXe siècle, s’adressant à un public d’une certaine aisance et notoriété. Des « Tortoni » se retrouveront dans d’autres grandes villes comme Le Havre et Nîmes et même à l’étranger: en Argentine, tous les « Porteños » (habitants de Buenos Aires), connaissent le prestigieux Tortoni de l’avenidad de Mayo, que fréquenta notamment Jorge Luis Borgès.
S’il n’a passé que quatre mois dans la capitale gardoise ce furent sans doute les plus intenses de sa courte vie. Essentiellement parce que Louise de Coligny dont il était tombé passionnément amoureux quelques semaines plus tôt, était venue l’y rejoindre. À l’emplacement de l’hôtel du Midi et de la Poste où se retrouvaient les amants, une plaque rappelle cet épisode: « Ici Guillaume Apollinaire aima Louise de Coligny-Châtillon qui lui inspira l’œuvre immortelle des Poèmes à Lou. » Le Tortoni se trouvait face à l’hôtel, à une centaine de mètres, de l’autre côté du « square de la Couronne ». Il a aujourd’hui disparu. À sa place se trouve un Monoprix. Chaque siècle a son charme.
Les Nîmois ont tenu à garder des témoignages du séjour du poète dans leur cité. À la bibliothèque du Patrimoine du Carré d’Art (de l’architecte Norman Foster) on pourra consulter avec les précautions d’usage quatre lettres d’importance. Depuis 2025, s’y trouve notamment une lettre qui porte la « griffe » Tortoni: un poème épistolaire adressé le 22 mars 1915 à son collaborateur des Soirées de Paris, André Billy. Il s’agissait d’une réponse assez ironique à un courrier également écrit en vers où Billy, resté à Paris en attente d’une affectation dans l’administration, fait part de son ennui. « De l’École et de la Roulette/Tu me fais un tableau charmant/Mais pour toi combien je regrette / Ô Billy ton emmerdement », lui répond celui qui est déjà en formation militaire.
Acquise Il y a quelques mois seulement, la bibliothèque possède également une carte postale représentant les Arènes de la ville et adressée le 7 février 1915 au vieux complice et confident Jean Mollet, alors infirmier à l’hôpital d’Amiens: « Ô toi qui soignes le typhique/Mon Jean Mollet, Salut à toi. » Apollinaire lui donne les nouvelles qu’il vient lui même de recevoir par Marie Laurencin, exilée en Espagne avec son mari allemand « qu’elle traite de soulot ». Par ailleurs elle a vu « ce lâche de Delaunay » (le peintre) réfugié à Madrid: « Quel dégoûtant personnage » commente le poète, qui avait pourtant défendu artistiquement son ami avec une grande conviction.
Les pièces maîtresses de cette mini-collection sont bien évidement deux lettres à Lou. Celle du 25 janvier 1915 (dont la bibliothèque ne possède qu’une moitié, au grand dam du conservateur de l’époque, qui le signale), est écrite depuis Tarascon, où l’apprenti soldat bénéficiait d’une courte permission. Celle du 17 décembre 1914 est sur un papier à en-tête du Grand Café. Apollinaire est encore dans l’euphorie de la semaine qu’il a passée avec Lou (à laquelle il écrira quelque 220 lettres durant toute la guerre). « J’ai appris à trotter, j’ai fait une belle promenade. Je t’aime, tu m’aimes, que me faut-il de plus? » écrit-il avec une certaine ingénuité, concluant par une sorte de catalogue des senteurs de Provence: «Je t’embrasse et te respire partout, ma tubéreuse de Nice, mon jasmin de Grasse, ma baie de laurier de Nîmes. »
Le ton sera bien différent en avril de l’année suivante, quand Apollinaire sera dans les tranchées: « Les souvenirs sont-ils un beau fruit qu’on savoure/Le mangeant j’ai détruit mes souvenirs opimes/ Puissé-je t’oublier mon pauvre amour de Nîmes ».
Gérard Goutierre