Regarder la mer jusqu’à s’y dissoudre

Il y a un moment, sur une île, où l’on se heurte à ses propres limites. On regarde la mer, sans se rendre compte qu’elle aussi nous regarde, un peu trop fixement, jusqu’à ce qu’on ne sache plus très bien ce que l’on voit. C’est cette sensation, familière à quiconque a vécu sur un petit bout de terre entouré d’eau, que le poète mauricien Yusuf Kadel a réussi à capturer dans un recueil au titre étrange et magnifique: « Soluble dans l’œil ». Le titre, à lui seul, vaut le détour. Un œil qui se dissout. Pas un œil qui voit loin ou qui voit bien, mais un œil qui fond, qui se défait, comme si regarder trop intensément finissait par abîmer ou bien transformer le regard lui-même. Dans ces poèmes, l’horizon n’est jamais tout à fait là où on l’attend. Les montagnes bouchent la vue d’un côté. La mer, de l’autre, brouille tout. On se sait plus où s’arrête l’eau, où commence le ciel, où commence soi-même? On pourrait penser que c’est frustrant, presque étouffant, d’être sur une île et ne même pas pouvoir se raccrocher à une ligne claire au loin. Et pourtant, en lisant ces textes, on a une impression inverse. Ce n’est pas un livre qui se sent enfermé. C’est un livre qui trouve, justement dans cette fermeture, une autre manière d’être immense.
Ça rappelle une idée lue un jour chez Bachelard qui suggère que parfois, ce n’est pas la taille d’un lieu qui donne le sentiment d’infini, mais l’intensité avec laquelle on s’y attarde. Une goutte d’eau peut contenir tout un monde, si on la regarde assez longtemps, assez fort. Ce n’est pas une question de distance. C’est une question d’attention. C’est un peu ce qui se passe chez Kadel, je crois. Puisque l’horizon extérieur se dérobe, se brouille, refuse de se laisser mesurer, la vastitude se déplace. Elle ne se trouve plus dehors, au loin. Elle se met à exister dedans, dans le regard lui-même, dans sa manière de se perdre plutôt que de fixer un point.

Ce qui touche dans cette poésie, c’est qu’elle propose une idée à la fois discrète et belle qu’on n’a pas forcément besoin de partir pour s’ouvrir. On pense souvent que sortir de l’île, voyager, s’éloigner, c’est la seule façon de toucher au monde. Kadel semble dire autre chose: on peut rester exactement là où l’on est, face à la même montagne, à la même mer, et pourtant changer radicalement de regard, jusqu’à ce que l’enfermement lui-même cesse d’en être un.

Il y a d’ailleurs une jolie idée, chez le philosophe Gilles Deleuze, qui va dans le même sens quand il dit qu’une île n’est jamais seulement un morceau de terre entouré d’eau. C’est aussi, dans notre imagination, un endroit où l’on peut tout recommencer. Pas en la quittant mais en la regardant autrement.

« Le vent ne sait où loge ses reins/le vent a trop traîné pour être sobre.on le reçoit plus volontiers qu’au salon, écrit-il ainsi ». Ou encore: « La page sied à la parole comme la tombe sied/au souffle/on se relit comme d’autres retournent/leurs morts. »

En lisant la poésie ilienne de Kadel, on a l’impression que pour reconnaître cette sensation, on n’a pas besoin d’habiter Maurice, ni d’être poète. Tout le monde a déjà vécu ce moment où l’on se sent coincé, dans une pièce, dans une ville, dans une période de sa vie où, sans prévenir, quelque chose s’ouvre de l’intérieur. Pas parce que l’espace a changé, mais parce que le regard, lui, a évolué en fonction de l’espace. « Soluble dans l’œil » raconte peut-être exactement ça: que le monde ne s’ouvre pas toujours à ceux qui partent. Il s’ouvre parfois à ceux qui acceptent de regarder, encore et encore, ce qui les enferme, jusqu’à ce que ça se dissolve.

Jaya Sharma

« Soluble dans l’œil », éditions L’Harmattan

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