Il y a tout juste cinquante ans disparaissait Jean Gabin, emporté par une courte et sévère maladie. « Boy » au music-hall il passe presque par hasard un bout d’essai. Son premier film « Chacun sa chance » (1930) ne demeure dans les mémoires que pour cette seule raison. Sa carrière débutante va coller à l’esprit Front populaire, l’homme du peuple héros malchanceux, qu’il fasse dans l’honnête comme pour «Le jour se lève» (1939) ou voyou romantique, « Pépé le Moko » (1937). « La grande Illusion » (1937) l’a installé parmi les célébrités de l’écran. Proche des techniciens des plateaux, il apprend vite à se positionner sous les spots, face aux caméras, à faire valoir ses yeux bleus, « ses chasses », disait-il, déjà dans les films noir et blanc. Il crée son propre style, une capacité à exprimer l’émotion sans jamais surjouer. Michel Bouquet verra en lui le premier acteur moderne. Jean Gabin (1904-1976), le plus petit dénominateur commun des trois dernières Républiques, 95 films au compteur.
En 1941, refusant de tourner pour la Continentali (1) il gagne les USA. Il fait quelques pas à Hollywood qu’il s’empressera d’oublier. Rejoint en 1942 les Forces françaises combattantes. Le second maître Jean (Gabin) Moncorgé ira jusqu’à Berchtesgaden. Démobilisé en 1945, il peine à retrouver ses réussites antérieures. Cheveux blancs, silhouette alourdie, le genre «t’as d’beaux yeux tu sais» est désormais derrière lui. Il enchaîne les bides .. tente sa chance en Italie… «Touchez pas au grisbi» (1954) marque le retour du succès et le début de sa deuxième période, aux antipodes de la précédente. Vers le notable et le patriarche. Malfrat peut être, à condition que le rôle soit à tiroirs et à double vie.
Sous tous ses personnages, il n’en interprétera plus qu’un, le sien. «Gabin joue son rôle comme il joue les milliardaires, les inspecteurs ou les clochards, sans composer. Mais il est vrai que même s’il jouait Madame Sans Gène, ses admirateurs seraient satisfaits !» (F.Chevassu, la Saison cinéma 1961).
Assez misanthrope, d’une mauvaise foi colossale, refusant les mondanités, volontiers casanier, il a fait inscrire dans ses contrats le refus de prendre l’avion, de trop s’éloigner de chez lui. «Passé la rive droite de la Loire commence l’aventure», remarquait il.
Devenu bon mari et père de famille, il a en mémoire la précarité du métier d’acteur Il va investir une grande part de ses revenus dans une exploitation agricole. Il fera des films pour la faire prospérer. «Au cinéma, je ne travaille pas pour la gloire, mais pour l’argent» expliquera-t-il, en poursuivant: «le Président, un champ de fourrage, le Cave se rebiffe, une trayeuse électrique, le Baron de l’écluse, une nouvelle fosse à purin». Ce qui ne passe pas inaperçu. Évoquant Le gentleman d’Epsom, Pierre Macabru remarque que «Boursoufflé, rongé de tics, maussade et paradant, le personnage fait un cacheton» (Arts n°885 10 octobre 1962).
Un heureux hasard et Cilles Grangier lui font rencontrer le dialoguiste Michel Audiard (« Gas oil », 1955). L’attelage fonctionne. Ils entreprendront 17 films, dont plusieurs restent marquants. La série sera interrompue par une fâcherie de 5 ans, entre « Mélodie en sous-sol » (1963) (2) et « Le Pacha » (1968). À qui lui reprochait de faire parler Gabin en argot, Audiard rétorqua «Non, je le faisais parler en Gabin!». Avec des aphorismes sur la nature humaine alliant la concision d’un Marc Aurèle et la lucidité de La Rochefoucauld: « Faire confiance aux honnêtes gens est le seul vrai risque des professions aventureuses » ou bien encore « La bêtise est un placement de père de famille ».
La vie de Gabin se terminera sur un malentendu. Se vivant paysan faisant l’acteur , il passait pour les ruraux locaux, vedette de cinéma jouant au fermier. Un matin de 1962, à 5 heures, il est réveillé par 700 cultivateurs encerclant sa maison, exigeant d’être reçus. Le motif, les 300 hectares de sa Pichonnière. Le but ? « Faire l’actu », en dénonçant les «cumulards» accaparant les terres au détriment des jeunes éleveurs. Il a le mauvais réflexe de faire un procès.
1976, la sécheresse touche durement les campagnes. Un impôt spécial est décidé en octobre en faveur du monde paysan. Syndicaliste agricole, Michel Debatisse tient à déclarer: «Évidemment, monsieur Gabin ne touchera rien!». Mortifié, comprenant qu’il est de trop, Jean Gabin met sa propriété en vente. Un mois plus tard, il décède, à 72 ans.
Il ne voulait pas «qu’on vienne l’emmerder sur sa tombe». Ses cendres seront larguées en mer d’Iroise de l’aviso Detroyat.
Jean-Paul Demarez