Entre le moment où votre âme se détache de son enveloppe terrestre, que votre conscience réalise qu’elle est au seuil du fameux tunnel avec un éclairage virant progressivement au blanc pur, puis pour finir, vous retrouver au point d’accueil du paradis symbolisé par un blason fleuri, il se passe environ neuf minutes. On ne le sait pas grâce aux gens qui ont fait l’aller par erreur avec un ébahissement remarquable plissant leur visage au retour, mais grâce à un musicien britannique connu sous le nom de Thomas Tallis, décédé pour de bon en 1585. Il aura ainsi pu vérifier si le temps de parcours correspondait à son « Spem in alium » considéré comme un sommet indépassable de la polyphonie. Suivant la forme du chef d’orchestre, il dure de neuf à dix minutes et, selon notre intuition, il aurait été commandé de nuit par Saint-Pierre car l’apôtre en chef était alors soucieux de calmer les âmes en chemin, sur la voie de l’obscurité et jusqu’à la lumière éternelle. Il sera possible d’écouter cette merveille cristalline, le 18 octobre à Birmingham, la France étant trop occupée à débattre sur la période. Selon les places, les prix s’étagent entre 22 et quarante-huit livres sans compter le voyage, mais au su de ce que vous nous apprenons aujourd’hui en exclusivité, c’est presque bon marché.
Le Town Hall de Birmingham promet des « frissons » pour l’occasion: la comparaison peut sembler un peu « cheap » comme à la foire. Disons que l’écoute apportera surtout à l’auditeur, une rare occasion d’élévation spirituelle. Notamment dans notre hexagone où retentissent tant de dissonances, où maintes personnalités ratent des occasions de se taire. Comment pourraient-ils entendre d’ailleurs, sans même parler d’écouter, ces quarante vois célestes par deçà la Manche?
Ce « Spem in alium » nécessite huit chœurs, et sont normalement disposés en fer à cheval, avec une soprano par chœur. Ils se renverront des échos ascensionnels et lumineux, lesquels corroboreront notre hypothèse de jonction sonorisée vers le grand mystère. À noter que des femmes peuvent désormais occuper le poste de soprano alors qu’autrefois, seuls les enfants étaient autorisés. Les timbres s’en iront occuper les étages très supérieurs des possibilités de la voix humaine et en l’occurrence, parler d’enchantement pourra sembler insuffisant. Mais d’une façon générale, il faut bien faire avec notre vocabulaire terrestre, rien n’étant plus énervant que l’expression « je n’ai pas les mots ». On y fréquentera en tout cas c’est sûr, le domaine de l’inouï. Comme on peut le dire d’un Corton Charlemagne dont Saint-Pierre paraît-il, ne déteste pas se faire monter une bouteille, directement depuis les caves du Vatican.
En attendant Birmingham, on peut toujours écouter « Spem in alium »en ligne, ce ne sont pas les versions qui manquent. Sans que nous ayons pu vérifier l’ensemble des écoutes disponibles, supposons que chaque transport céleste s’y vaut. On pourra regretter ou pas que cette musique sacrée ait été utilisée dans le livre puis dans le film érotique « Cinquante nuances de Grey » (que nous n’avons ni lus ni vus) au moment où une jeune fille paraît-il, est attachée les yeux bandés dans une chambre. Et lorsque la musique de Tallis emplit la pièce, l’auteur (s’est-on enquis), lui fait dire comme d’un vulgaire panorama: « It is breathtakingly beautiful » (une beauté à couper le souffle). En tout cas le message a été reçu cinq sur cinq part le public car il a été annoncé que les ventes de « Spem in alium » ont connu alors un sursaut commercial, comme l’auraient fait les « Quatre saisons » ou la « Quarantième symphonie ». Au moins ce chef-d’œuvre de Tallis a-t-il échappé aux attentes musicales et autres publicités pour produits hygiéniques, mais peut-être serons-nous détrompés sur ce point.
Par strates progressives, « Spem in alium » nous prend par la main au moment de cet instant traumatisant, de ce moment où notre vie terrestre se déleste. Pour ce qui vient après en revanche, le savoir-faire de Thomas Tallis n’a pas été requis. La dissolution du temps rend en effet impossible tout accompagnement tel que nous le concevons. Nous sommes encore dans le juste-avant et les spéculations graphiques sur le juste-après de Jérôme Bosch, peintre à peu près contemporain de Tallis, n’ont aucun sens crédible. Mais leur ferveur à chacun, au musicien anglais comme à l’artiste des Pays-Bas, cette énergie à matérialiser l’impossible, nous touche quand même beaucoup. Avec, entre les deux, une inclination pour Tallis, lequel se limite au transport audible.
PHB
Un immense merci.
Je découvre.