Colette, l’invitée inattendue des Pink Floyd

Dix ans avant son décès, Colette avait encore un bon coup de plume. Ainsi que l’atteste la nouvelle intitulée « Gigi » et qui fut publiée en 1944. On s’y régale de page en page d’une abondance de dialogues garnis de perles fines, entre une grand-mère et sa petite fille de bientôt 16 ans. Elles s’interpellent sans cesse, leur tendresse mutuelle se dissimulant sous des piques pour la première et des questions faussement ingénues pour la seconde. Normal que deux réalisateurs en aient fait des films, dont Vincente Minnelli en 1958. Avec des « punchlines » pareilles, un producteur ne pouvait que se laisser séduire. Ce qui est drôle, c’est de réaliser, en réécoutant l’album « Ummagumma » du groupe Pinkfloyd, sorti au mois d’octobre 1969, que l’affiche du film « Gigi » de Minnelli, figure en aplomb du guitariste David Gilmour. Ce dernier est assis sur une chaise avec un regard planant seyant parfaitement à l’époque. Mais l’affiche, c’était par hasard. Selon un consensus, il n’y avait pas là un message caché, mais plutôt une intrigue purement gratuite réservée aux amateurs d’intrigues, soit un ajout effectué dans le  feu de l’action par le concepteur de la pochette Storm Thorgerson. Il n’empêche que dans le détail de l’addition, figurait Colette. Deux mondes improbables se télescopaient.

Oui, deux univers qui n’avaient rien à voir. Colette était à juste titre une icône de la littérature écrivant au stylographe sans assistance. Et les Pink Floyd étaient déjà en bonne voie de devenir une référence diablement inspirée de la musique pop. Dernier point sur cette pochette, elle utilisait pour faire « genre » une mise en abyme que l’on désigne également par l’effet « Droste » soit une allusion à une marque de cacao hollandaise où l’image première en contient une autre identique, un peu comme la « Vache qui rit » et même sur certaines peintures anciennes. Vous mettez un miroir devant un miroir et vous créez ainsi un infini démultiplié par une réflexion mutuelle.

Tout cela pour dire qu’un jour dans son salon on peut écouter cet « Ummagumma » dont les Pink Floyd n’étaient pas satisfaits mais qui se vend toujours très bien, et lire « Gigi » dans la foulée, sous la plume d’une auteure au moins aussi perfectionniste que le groupe anglais.

La grand-mère que Colette avait choisi de dénommer Mme Alvarez, échange donc avec Gilberte, dite Gigi. L’idée de fond étant de marier la jeune Gigi (ce que l’on ne sait pas tout de suite,) tout en lui apprenant à se tenir ce qui nous fait croire que c’est là le fond sujet. Voilà une belle maîtrise de l’intrigue. Et l’idée cachée se dévoile peu à peu en raison des déboires amoureux d’un beau et riche jeune homme appelé Gaston. Lequel est en froid avec une certaine Liane, fait dont le périodique Gil Blas informe ses lecteurs avec une subtilité savoureuse: « Une secrète amertume se glisse dans le produit sucré de la betterave ». Ce qui fait qu’un peu plus loin, la grand-mère lâche à sa petite fille: « Je le sais bien qu’il est fâché avec ce grand candélabre! ». En pensant à la pauvreté du vocabulaire contemporain, notamment dans le domaine de l’invective, de la moquerie ou de l’anathème, il est bon de relire Gigi, page 435 du volume IV de l’œuvre de Colette publiée dans la Pléiade.

Et si l’envie prend à nos lecteurs de réécouter « Ummagumma » (titre paraît-il à connotation sexuelle), nous les avertissons que sur le titre « Careful with that axe Eugene », il y a un hurlement d’effroi à saisir de stupeur une hyène endurcie, ce qui peut sachez-le,  amener un voisin de palier à venir sonner chez vous afin de savoir si tout est bien calé dans votre vie privée. Selon le pianiste Richard Wright, il n’y avait pas, là non plus, d’intention particulière, chacun y accolant encore de nos jours, la signification qui lui convient.

Quelque part, le Gil Blas (quotidien publié entre 1879 et 1940) n’avait pas tort, avec sa formule légèrement remaniée pour l’occasion, et que l’on pourrait appliquer à bien des choses de nos jours. En effet, lorsque « l’amertume d’une endive s’en vient ternir le goût sucré d’une betterave », c’est que la chose est entendue. À ressortir en réunion.

PHB

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2 réponses à Colette, l’invitée inattendue des Pink Floyd

  1. Tournay dit :

    Pour les lecteurs de Belgique: « l’amertume d’un chicon s’en vient ternir le goût sucré d’une betterave ».

  2. Jean Cedro dit :

    Merci cher Philippe pour ce savoureux rapprochement. Au passage, la pochette de Storm Thorgerson est bien un petit chef d’œuvre, loin des réalisations sophistiquées mais souvent creuses des maquettes made in IA. A quand une expo de pochettes des années pop-rock ?

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