On s’active aux Serres d’Auteuil

Tandis que les spécialistes du monde entier ne cessent de s’époumoner sur le danger que court la planète, flore et faune comprises, c’est le branle bas de combat aux Serres d’Auteuil, où se prépare un grandissime événement : on va inaugurer cette année, lors du tournoi, le nouveau stade de 5000 places qui se dresse de toute sa masse de verre, de fer et d’aluminium à deux pas de Roland-Garros.
Comme privatisation de l’espace public au profit du privé, on ne peut rêver mieux : l’avenue Gordon Bennett, située entre les deux sites, est envahie depuis lundi dernier par des camions, pelleteuses et engins divers qui creusent et bétonnent à tout va, et dès qu’on s’approche de l’entrée habituelle du jardin, au numéro 1 de l’avenue, on tombe sur un panneau de la mairie de Paris : cette entrée du jardin botanique, la plus empruntée, est condamnée, comme l’avenue elle-même, du 6 mai au 21 juin prochains, pratiquement deux mois, tout simplement ! A comparer avec les dates du tournoi fixées du 26 mai au 9 juin.
Ne cherchons pas à comprendre le pourquoi d’une telle appropriation, nous sommes en terrain conquis, année après année, par la FFT (fédération française de tennis) avec la bénédiction de la mairie de Paris. Et après avoir fait le grand tour pour pénétrer par une autre entrée du jardin, nous assistons à la nouvelle prise de possession de l’espace. Là aussi, camions et employés s’affairent à grand bruit pour élever des grilles sur toute une surface du jardin entourant très largement le nouveau stade. Autrement dit, le Jardin botanique des Serres d’Auteuil, ouvert chaque jour au public, chef d’œuvre architectural et paysager de la fin du XIXème siècle signé du grand architecte-paysagiste Formigé, est désormais réduit à un square égayant le nouveau bâtiment. Inversion des espaces bien visible et bien symbolique.
Camions et ouvriers œuvrent aussi de tous côtés sur l’énorme surface alentour en béton désactivé entourant le nouveau stade. De quoi rester pantois, quand on pense aux récentes statistiques montrant que l’artificialisation du sol atteint en France l’équivalent d’un département tous les ans. Faire de l’artificialisation et bétonner en plein jardin botanique, et en plein Paris, il fallait oser, et on imagine le bonheur des futurs spectateurs de tennis foulant le béton désactivé là où s’élevaient des serres chaudes, des plantes tropicales, des allées et des arbres.

Quant au bâtiment lui-même, il se dresse de toute sa masse comme un symbole de la lutte inégale des citoyens contre le sport fric. Car c’est au cours des nombreuses séances de (soit-disant) concertation entre la FFT épaulée par la mairie de Paris et les associations (2011-2012) que l’idée géniale a jailli du côté FFT: et si pour calmer les associations on entourait le stade de serres ? Cela ferait passer la pilule… Comme quoi la concertation s’est retournée contre les pauvres associations et autres défenseurs du jardin, si bien qu’aujourd’hui, en contemplant le résultat, on ne peut s’empêcher de penser qu’il aurait mieux valu s’en tenir à un stade semi-enterré, au lieu de l’entourer de ces serres ultramodernes s’élevant au plus haut à 8 mètres du sol (soit la hauteur de deux étages et demi).
stade de tennis au jardin des serres d'auteuil. Photo: LBMRegardons bien : il paraît que ces nouvelles serres (saisies ici le 7 mai) sont un hommage aux grandes serres de Formigé, mais un coup d’œil suffit pour voir que ce bâtiment mastoc tout en angles aigus est une insulte aux grandes serres voisines tout en courbes aériennes.
Et parions que lors de l’inauguration du nouveau stade, la FFT va revêtir ses plus beaux habits de jardinier pour vanter les nouvelles plantations de ces serres ultramodernes. Déjà, des panneaux intitulés « Des plantes des quatre continents » nous mettent l’eau à la bouche : « Un tour du monde en 80 plantes ». « Ici, c’est la diversité végétale qui exulte : arbres tropicaux, arbustes fleuris, fougères, plantes couvre-sol et épiphytes, lianes. »
Les spectateurs du prochain tournoi vont pouvoir exulter en priorité (tandis que le vulgum pecus devra attendre le 21 juin), et pourront aussi se restaurer dans le bâtiment du Fleuriste, un monument historique situé derrière le Palmarium de Formigé, transformé en restaurant par la FFT, qui y sert désormais 800 repas par jour pendant le tournoi.

Face à tous ces changements, comment ne pas se reposer ces questions : fallait-il amputer et bétonner l’un des plus beaux jardins de Paris pour deux semaines de tournoi par an, comme n’ont cessé de le souligner les 84 500 signataires de la pétition « Sauvons les Serres d’Auteuil » ? Et pourquoi ne pas avoir agrandi Roland-Garros sur l’autoroute A13 et réparer ainsi cette saignée sur le bois de Boulogne, comme l’ont proposé les défenseurs du jardin dès 2013 ?
Mais bientôt, les cris des fans de tennis vont couvrir ces voix rétrogrades, et chasser du jardin les rares promeneurs parqués au-delà des grilles (ci-contre).
Pendant ce temps, les mêmes associations qui ont défendu le Jardin botanique des Serres d’Auteuil ne se découragent pas, et ne cessent de se mobiliser pour des causes semblables, qui semblent ne jamais se tarir, à Paris ou ailleurs.
Ainsi l’association « SOS Paris » vient de publier le 5 mai le communiqué de presse suivant :
« D’après nos informations, d’importants travaux d’installation de chantier nécessaires à la restauration et sécurisation de Notre-Dame ont commencé dans le square Jean-XXIII, mieux connu des parisiens sous le nom de square de l’Archevêché.
En fin de semaine, le square a déjà été “militairement” dépouillé de ses bancs, lampadaires, fleurs et massifs. Une grande dalle en béton a été coulée a même le sol par l’entreprise Europe Bâtiment sans, parait-il, aucune autorisation de la Ville de Paris. Beaucoup plus grave, il serait question d’abattre (1) 42 tilleuls, 12 cerisiers et un orme, tous en bonne santé. Les grands arbres de Paris, les squares et jardins font partie de notre patrimoine, au même titre que les bâtiments en pierre. » (https://sosparisassociation.wordpress.com/)
Arracher les arbres et couler du béton, on a su faire aux Serres d’Auteuil, et on continue ailleurs. Heureusement que les associations demeurent vigilantes !

Lise-Bloch Morhange

(1) Il semblerait que les responsables du chantier de l’Archevêché ont depuis fait machine arrière

Print Friendly, PDF & Email
N'hésitez pas à partager
Ce contenu a été publié dans Jardins. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

21 réponses à On s’active aux Serres d’Auteuil

  1. Qu’on construise ou qu’on détruise…
    Avec l’incendie de Notre Dame, ça fait donc la paire !

  2. Lanson Gabory dit :

    https://sosparisassociatison.wordpress.com/
    Il semblerait qu’il y ait une erreur sur ce lien. Cordialement M. C. Lanson
    Merci pour l’article sur Auteuil

  3. philippe person dit :

    Quand il était en colère, le général de Gaulle utilisait cette formule qui convient pour tout ce que Lise dénonce : « Les cons ! »
    Mais tout n’est pas perdu : Monsieur Forget a imposé des tenues « classiques » aux joueurs de Roland-Garros. Ce sera comme à Wimbledon : plus de zazous…
    Il faudra répondre à un « dressing-code » pour se présenter sur les courts. On piétinera les serres mais entre gentlemen !

  4. Thirza Vallois dit :

    La tragédie des Serres d’Auteuil est à l’image de tout le reste, une société en pleine décadence, en train de s’auto-détruire. L’incendie de Notre Dame, n’est-il pas le pendant du châtiment de la biblique Tour de Babel ? Et les fans de Roland Garros, ne sont-ils pas les précurseurs des hordes qui rempliront bientôt les stades du désert Qatari, construits, eux, par la chair et le sang des milliers des miséreux de la terre dont des centaines y ont laissé leur vie? Mais que la fête de la continue! Devant tant de folies, il ne reste que le silence de l’impuissance et du désespoir.

    • Archie dit :

      Un reproche bien sélectif. Ici, là bas et ailleurs, l’espèce humaine n’a cessée de se nourrir de la chair, du sang, de la souffrance de milliers d’individus humains et non humains. Les impossibles statistiques de milliards de miséreux, victimes de l’incontrôlable avidité humaine qui tue non pas par nécessité de la survie mais pour le plaisir. Notre spécificité. Cette insoutenable violence a été enfouie sous l’endoctrinement transformée en apologie de la si grande complexité humaine. Une complexité qu’il eut été préférable d’enseigner de manière adaptée, graduellement, au lieu de l’édulcoration dont elle n’a cessé être l’objet. Puisque aujourd’hui l’intime est sorti de l’ombre. La science s’affaire à « augmenter » l’homme et non pas à l’améliorer. Une question d’éthique ? Peu importe, nous voilà qui approchons du sommet de cette montagne au delà duquel, disait un célèbre scientifique, il y a un autre monde.

      • Le râleur de service dit :

        pour illustrer le sans-gêne de la Ville de Paris, allez-donc faire un tour au jardin du Ranelagh, le long de l’avenue Beauséjour. Vous serez édifiés de voir un étalage récent de boîtes géantes destinées à recevoir les déchets des promeneurs. Le saccage de ce jardin historique se poursuit ainsi après la destruction il y a quelques années d’un joli kiosque de l’époque de Davioud et d’Alphand. Les bancs (bien que très laids) ont disparus dans ce coin du jardin, sans aucune autorisation d’urbanisme ni consultation des « usagers »…

      • Sciberras dit :

        je rejoins les commentaires
        Toutefois je me garde de stigmatiser tel ou tel politique : l’un serait donc plus « triste » que ses prédécesseurs plus « joyeux » ?
        Le fond de ces désastres multiples est à rechercher en nous mêmes dans notre nature profonde où dominent jalousie, cupidité et vanité
        Tout militant s’est un jour ou l’autre confronté à ces tendances qui touchent non seulement les politiques mais les « experts » et « techniciens » de tous étages

      • sene dit :

        y as t’il encore un recours pour sauver els serres d’autueil les lfeu,rs les arbustes les arberes sont plus importantes que le tennsi, meme si j’iame le tennis, je suis aller à roland garros,déja,mais un événement qui dure 2 smeaines,la directiond e la fft aurait du rélfléchir

  5. bonnet dit :

    Merci pour cet article très complet. Avec la larme à l’oeil.

  6. Alexis dit :

    Je ne vais plus dans ce jardin, c’est trop déprimant de voir les massacres faits par Delanoë et Hidalgo. Malheureusement, ce n’est pas le seul espace vert bétonné à Paris (liste non exhaustive) :
    – haies du Père Lachaise détruites (avec, en plus, le mensonge de la mairie qui a parlé de buis qui allaient être replantés alors qu’ils ont été sciés)
    – jardin des Jeunes Pouces
    – projet Netter-Debergue
    – projet de l’Ecole supérieure de physique et de chimie industrielles
    – et tous les arbres, parfois centenaires, en bonne santé qui ont été coupés un peu partout dans Paris (champs de Mars, place de la Nation, place de la Bastille…)

  7. Laurence Simon dit :

    Mon Dieu! Merci à son auteur pour ce très bon et bel article.

  8. chavaganac dit :

    N’y a t’il pas moyen d’organiser du sabotage légal, genre engager une fanfare New Orleans par exemple, qui jouerait côté stade dès le début d’un match, et ce pendant quelques heures, afin de bien pourrir la rencontre qui assurément n’aura pas lieu !

  9. capdeville dit :

    Parfois, j’ai pensé ils n’oseront pas toucher un tel chef d’œuvre, question de bon sens, d’un minimum de sagesse, mais voilà, les sages qu’ils soient modestes ou célèbres sont tenus loin de la presse et des gouvernements … partout et c’est terrible pour nos avenirs, surtout ceux de nos enfants et petits enfants.
    Je vous invite à tenter de retrouver un article du Monde intitulé « Les petits hommes gris », cet article décryptait avec brio les comportements de ces gens qui semblent d’une autre planète, un peu décérébrés semble-t-il et qui « font » du fric à tous prix, pour certains formés dans ce qui est reconnu comme des grandes écoles.
    Alors merci Madame pour ce combat que vous avez mené, l’infirmière que je suis vous dit que je suis moins inquiète pour votre santé que celle des gens que j’ai décrit ci-dessus.
    Le faire croire, paraître, finit toujours comme un poison toxique à l’intérieur des êtres qui ne veulent pas regarder les réalités en face mais nous gâchent la vie également.
    Encore MERCI, Madame et merci de le transmettre à tous ceux qui ont été proches autour de vous.
    Bien Cordialement
    Marie Capdeville

  10. Denis fournier dit :

    La France avec Macron est triste.
    Vive la destruction de la France pour le fric.

    • Kikivit dit :

      Il ne faudrait pas mettre le président de la République à toutes les sauces! Je sais que c’est la mode actuellement mais en quoi est-il responsable de cette destruction?

  11. Nathalie DE BARDY dit :

    Merci madame Bloch-Morange pour votre énergie sans limite à défendre notre Patrimoine et notre environnement. Mais la Maire de Paris se moque bien de nous tous et effectivement bétonne, bétonne, crée des tours de logements sociaux d’un « style » architectural digne des années de communisme, tue les oiseaux, retire toute verdure, crée la zizanie, etc…. Son seul objectif les JO de 2020 à Paris, sa gloire ! J’espère que les prochaines élections vont rendre raison de son sort.

    • Catherine dit :

      Merci pour ce texte.

      Et Bravo Madame Hidalgo pour vos actions en matière de sauvegarde du patrimoine de Paris, c’est un désastre.
      Ces serres d’Auteuil sont aussi moches que les nouveaux kiosques.

      Espérons que l’élan envers N-Dame s’élargisse aux autres sites patrimoniaux.

  12. DELANGE Yves dit :

    Très récemment, précisément je me posais la : questions où en est cette si triste affaire du Jardin des Serres d’Auteuil ? Merci Lise pour ce message explicite, votre énergie, votre résistance est admirable. Une fois encore, nous avons là un témoignage de cet état d’esprit qui préside notamment au niveau de nos dirigeants: ils savent ce que rapporte matériellement toute initiative prise en faveur du sport. Entendez-les, même à la télévision, on ne parle plus d’unité de surface mais on dit : « …égale à la surface de tant de terrains de football ». C’est aussi un reflet de la dégénérescence de l’art moderne en général et de l’architecture en particulier. Un esprit éclairé déjà avait dit au XIXe siècle : « Les hommes, c’est comme les pommes, quand on les entasse, ça pourrit ».
    Yves Delange, ex. enseignant chercheur en sciences de la vie.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *