L’art contemporain s’invite à Fontevraud

L’Abbaye Royale de Fontevraud, située aux confins des trois provinces du Poitou, de l’Anjou et de la Touraine – l’actuel Maine-et-Loire -, proche de la ville de Saumur et d’un autre lieu historique tout aussi majestueux et emblématique, le Château de Montsoreau, est l’une des plus grandes cités monastiques d’Europe héritées du Moyen Âge. Doté d’une histoire particulièrement riche et singulière, inscrit au Patrimoine Mondial de l’Unesco, ce site de treize hectares installé dans une vallée des plus verdoyantes est décidément de toute beauté. Depuis peu, l’art contemporain y est le bienvenu.

Rappelons brièvement en quelques lignes l’histoire de Fontevraud : l’Abbaye Royale de Fontevraud fut fondée en 1101 par un prédicateur un brin excentrique pour l’époque du nom de Robert d’Arbrissel. L’ordre qu’il créa avait pour particularité non seulement d’être mixte, accueillant femmes et hommes dans les mêmes bâtiments, mais également d’inclure des personnes de toutes origines sociales. Envisagée, selon ses propres termes, comme une “cité idéale”, l’Abbaye était alors un lieu d’exaltation de la foi dédié à la prière et au travail, dans le silence, l’abstinence et la pauvreté. L’église abbatiale, le cloître du Grand-Moûtier, la salle capitulaire, le réfectoire, le grand dortoir… nous laissent encore aujourd’hui imaginer sans peine ce passé monastique.

L’Abbaye Royale de Fontevraud avait pour autre singularité, et non des moindres, d’être dirigée par une femme. En sept siècles, de Pétronille de Chemillé (1115-1149), qui succéda à Robert d’Arbrissel, à Julie-Sophie-Gillette de Pardaillan de Gondrin de Montespan d’Antin (1765-1792), ce furent donc trente-six abbesses, le plus souvent issues de la haute noblesse, et parfois même de sang royal, qui se succédèrent ainsi à la tête de l’Abbaye.

Placée sous la haute protection des comtes d’Anjou, puis des Plantagenêts, elle remplit, à partir de 1189, une fonction de nécropole royale, ce que nous rappellent encore de nos jours les quatre magnifiques gisants qui reposent solennellement dans l’église abbatiale, ceux d’Henri II Plantagenêt, roi d’Angleterre, de son épouse Aliénor d’Aquitaine  – celle-ci avait demandé, ô vanité, à être représentée un livre à la main afin de montrer son érudition – , de leur fils Richard Cœur de Lion et d’Isabelle d’Angoulême, reine d’Angleterre par son mariage avec le roi Jean sans Terre.
En 1804, douze ans après que la dernière abbesse fut chassée suite à la Révolution, l’Abbaye fut transformée par décret napoléonien en prison et ce jusqu’en 1963. Pour la petite histoire, Jean Genet, qui fut incarcéré à plusieurs reprises, mais jamais à Fontevraud, évoqua dans son roman semi-autobiographique “Miracle de la rose” les difficiles conditions d’emprisonnement de “l’endroit le plus beau de la plus belle Touraine”.

Si le visiteur d’aujourd’hui prend plaisir à découvrir les merveilles architecturales de cette abbaye d’exception, savant mélange des styles roman, gothique et classique, il lui est aussi offert de découvrir des œuvres d’art contemporain, à la disposition, reconnaissons-le, plus ou moins heureuse. Dans le cœur de l’abbatiale est ainsi proposée “Mirabilia”, une œuvre de François Réau constituée d’un dispositif plastique, d’immenses cartes étoilées évoquant les différentes dates marquantes des vies d’Henri II, d’Aliénor et de Richard Cœur de Lion, et d’une imposante installation de sarments de vigne évoquant, nous est-il expliqué, le cycle des saisons. Si l’œuvre en elle-même n’est pas inintéressante, instaurant un dialogue entre histoire et art contemporain, même si celui-ci nécessite quelques éclaircissements, nous pouvons cependant regretter son emplacement. Visible de toute part, l’œuvre de François Réau nuit quelque peu à la sobriété du lieu qu’il ne nous est plus loisible de contempler dans son ensemble. L’œuvre ainsi présentée a pris d’une certaine manière le dessus sur le lieu, le contemporain sur le patrimoine. On ne peut plus discrète, en revanche, s’avère être l’œuvre de François Morellet “Un clin d’œil à Saint-Benoît” sise un peu plus loin, dans la chapelle du même nom : un grand cercle fragmenté de néons rouges passant sur les cinq arcades du chœur le temps… d’un clin d’œil. L’artiste s’en explique lui-même : “Un clin d’œil à Saint-Benoît est l’intégration architecturale la plus radicale que je n’ai jamais réalisée… dans le domaine de la discrétion !” L’effet, tout en restant discret, est amusant.

L’œuvre de Claude Lévêque, “Mort en été” (image d’ouverture), entre quelque part en résonance avec la précédente avec pour dénominateur commun la présence de néons rouges. Conçue spécifiquement pour le grand dortoir de l’Abbaye, cette installation invite le visiteur à expérimenter poétiquement le lieu dans lequel elle s’inscrit. Dans une pénombre rougeoyante donc, sous la belle et imposante charpente de bois, des barques sont disposées de façon asymétrique tandis que pendent du plafond de multiples néons en forme de tubes de carillon accompagnés d’une mélodie semblant provenir de ces instruments. Le visiteur est alors invité à s’allonger dans les embarcations et à se laisser aller à une rêverie des plus apaisantes…  “Dans le grand dortoir, l’apparition d’un phénomène lumineux cosmique dévoile les sensations que la Loire me procure depuis toujours. Un dispositif nocturne visuel et sonore qui invite au songe” confesse son créateur.

Deux autres œuvres, inscrites cette fois-ci dans le paysage de Fontevraud, sont à souligner: “Tabula rasa” (ci-contre), située dans les hauteurs du petit bois qui surplombe l’Abbaye, et “A dada!”, sur la pelouse faisant face au chevet de l’abbatiale.  La première, conçue par les frères Chapuisat, est une sorte de cabane en bois sur pilotis s’élevant à plus de trois mètres du sol de manière labyrinthique.  Là encore le visiteur est invité à participer. Il peut, en effet, s’il le souhaite, se glisser entre les planches de bois pour tenter d’en atteindre le sommet et avoir ainsi une vue imprenable sur l’Abbaye. Cette œuvre a de quoi réveiller en nous des envies d’escalade. Elle peut tout aussi bien être sagement contemplée, sa réalisation s’inscrivant en totale harmonie avec la nature environnante.

“A dada !”, l’œuvre réalisée par Cédric Guillermo (ci-dessous), semble tout droit sortir du conte de Lewis Caroll “Les Aventures d’Alice au pays des merveilles” tant par son caractère insolite que par ses dimensions gigantesques, dans un décor jouant sur les échelles. Quatre chevaux de bois – deux noirs et deux en bois naturel, dont l’un couché sur le côté -, tels des pions d’échiquier, sont disposés en plein air sur une vaste pelouse avec pour décor en arrière-plan l’abbatiale. De deux mètres de haut, sculptés à coups de tronçonneuse, puis taillés et formés dans la masse du bois, ils nous apparaissent tels des cavaliers démesurément grands. Cette vision dans ce cadre des plus enchanteurs est tout à la fois fascinante et poétique.
Avec l’art contemporain qui s’invite désormais à Fontevraud, le visiteur aura deux bonnes raisons de visiter cette abbaye exceptionnelle et de nombreuses autres d’y retourner.

Isabelle Fauvel

http://www.fontevraud.fr/

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3 réponses à L’art contemporain s’invite à Fontevraud

  1. L’art contemporain s’immisce partout, jusque dans la nature avec le landart : une vraie plaie qui touche les plus beaux lieux et coûte cher aux finances publiques.
    « Chomeurs devenez artistes contemporains ! » s’écriait Ben.

  2. philippe person dit :

    Tous les ans, chère Isabelle, je me régale de votre article sur ces imposteurs qui ne savent en général pas dessiner mais bien rédiger leur baratin…
    Une question : à votre avis, ça dure depuis combien de temps cet « art contemporain ». J’ai l’impression qu’on nous le sert depuis un demi-siècle… On devrait donc appeler ça le « vieil art contemporain » ou comme ils disent sur le marché « Old Contemporan Art » ou OCA pour faire encore plus élitiste…
    J’attend donc le NCA, le « New… »

  3. LOMBARD dit :

    Vieil art contemporain !!!!
    C’est à retenir !

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