Baroqueux endiablés

L’automne musical parisien consacre le plus argentin des baroqueux européens, le vibrant Leonardo García Alarcón: à lui l’honneur de succéder au grand ancien William Christie, seize ans plus tard, avec de nouvelles « Indes galantes » de Rameau à l’Opéra Bastille, et de se retrouver artiste en résidence à Radio France. Je vous en avais déjà parlé dans un article du 20 novembre 2018 «Vent d’Espagne sur Paris».
Quel incroyable parcours que celui de cet enfant de La Plata (ville située à quelque 50 km de Buenos Aires), prénommé Leonardo par sa mère en hommage à qui vous savez. Cette mère est peintre sur porcelaine et son père chante superbement et joue de la guitare dont le fils est jaloux, car elle lui ravit l’attention du père.
Né le 5 août 1976, Leonardo éprouve le choc de sa vie en écoutant sur cassette, à 17 ans, une cantate de Bach grâce à une grand-mère ayant repéré son oreille musicienne,
Puis tout en fréquentant l’Université musicale de La Plata, il ira entendre les célèbres baroqueux européens de l’époque, tels Philippe Herreweghe, William Christie, Jordi Savall ou René Jacobs, au théâtre Colon de Buenos Aires, considéré par beaucoup comme ayant « la plus belle acoustique du monde » (La Callas y donna de mémorables performances dans les années 40 et 50).

Au Teatro Colon, Leonardo va faire connaissance d’un musicien de légende, le claveciniste, organiste, chef d’orchestre et musicologue (tout ce que deviendra l’enfant de La Plata) nommé Nicolau de Figueiredo. Qui lui conseille de prendre sa succession à Genève. Leonardo a 21 ans et 500 dollars péniblement rassemblés en poche. Le voilà à Genève, vivant avec quelques musiciens dans une cave.
Mais son parcours sera semé de miracles successifs. Vient d’abord la rencontre avec la grande claveciniste suisse Christiane Jaccottet. Il se plaint auprès d’elle de sa dure condition d’exilé sans un sou. Elle lui répond que seule la musique compte, et lui enjoint d’apprendre le français dans les quinze jours. La fois suivante, elle lui a trouvé une série de petits boulots qui lui permettront de suivre les cours du Conservatoire et lui enseignera qu’on peut diriger un orchestre depuis le clavecin.
Autre rencontre providentielle et imparable : celle de Gabriel Garrido, enfant de La Plata lui aussi, son ainé de quelque vingt ans, grand monteverdien, professeur au conservatoire de Genève (Leonardo le deviendra plus tard à son tour).

Tout en devenant bientôt l’organiste du temple calviniste d’Asnières, près de Genève. Alarcon commence à se demander comment il en est arrivé là, lui l’Argentin exubérant, dans ce milieu si éloigné de ses origines. Il commence alors à affiner sa propre approche de ce répertoire. Depuis qu’il a fréquenté les grands ainés, il s’est dit que quelque chose lui manquait dans leur interprétation, une sorte de grande ligne directrice emportant tout sur son passage. Puis après être devenu un claveciniste et organiste accomplis, il a noté chez Garrido par exemple que le clavecin, en assurant la basse continue, pouvait constituer une véritable révolution dans l’interprétation de ce répertoire, ou qu’une percussion pouvait révéler l’intériorité de la musique. Des découvertes qui vont amener à ce que l’on peut appeler « un second baroque ».

La suite est déjà légendaire : création de sa « Cappella Mediterranea », fondée overnight pour un concert à Lisbonne en 2000 ; formation d’une troupe de musiciens et chanteurs au sein de la Cappella ; résidence au célèbre festival baroque d’Ambronay (où il rencontrera sa femme la soprano Mariana Flores) et premier d’une trentaine de CD ; chef principal de l’Orchestre de chambre de Namur en 2010; dirige « Elena » de Cavalli, « le grand ami » comme il l’appelle, au festival d’Aix en 2013 ; création du « Millenium Orchestra » à Namur en 2015 ; fait entrer Cavalli à l’Opéra de Paris avec « Eliogabalo » en 2016.
Tout lui est bon pour faire redécouvrir quantité de compositeurs oubliés comme le vénitien Cavalli, le bolognais Colonna ou le calabrais Calvetti, et convertir un nouveau public au plus endiablé baroque, mâtiné de fureur sud-américaine. Succès planétaire à la clef.
Dans un long entretien avec Stéphane Grant, producteur à France Musique, en 2016 (disponible en podcast), le baroqueux suisso-argentin disait partager avec sa femme l’amour de cette musique, le même humour argentin, et la nostalgie du pays natal. On se demande comment une telle activité peut leur laisser le temps de pousser ne serait-ce qu’un soupir de nostalgie…

Le vibrant Alarcón qui roule les r en français avec gourmandise aime à répéter qu’en Amérique du sud la musique baroque est un art vivant, « un milagro quotidiano », mais on dirait bien que la fièvre n’épargne pas la France : les jeunes baroqueux y foisonnent, tels Jérémie Rhorer, Sébastien Daucé ou Raphäel Pichon et leurs formations sur instruments anciens (dont les cordes non synthétiques faites de boyaux).
Et voilà qu’une troisième génération s’annonce avec Valentin Tournet, phénomène de 23 ans ayant déjà créé son ensemble « La Chapelle harmonique ». À lui l’honneur d’inaugurer l’abondante saison baroque de l’Auditorium de Radio France le 1er octobre dernier avec « Le Messie » de Haendel. Ce Messie que l’on connaît depuis toujours, ce Messie qu’il faut entendre in situ une fois dans sa vie, au moins, ce chef d’œuvre de « musique théâtrale sacrée » qui choqua certains puritains à sa création à Londres en 1743 (après le triomphe de Dublin en 1742).
Comment une œuvre célébrant la passion du Christ pouvait-elle être aussi lyrique, aussi joyeuse ? Même reproche fait à Verdi avec son « Requiem » si opératique quelques soixante ans plus tard…

La soirée fut une vraie redécouverte. En retrouvant l’alternance de solos et de chœurs si familiers, je réalisais à quel point la magie tient à la correspondance entre les paroles et la musique, tel le ténor entonnant « Every valley schall be exalted » tandis que les notes s’élèvent et s’élèvent toujours plus haut, ou l’alto et la soprano avec leur lent lamento poignant « He shall feed his flock like a sheperd »… Excellents ténor et basse, distribution féminine moins convaincante.
Et bien sûr nous avons retrouvé les « tubes » du chœur comme « For unto us a child is born » et l’« Hallelujah », entre autres. Et réalisé à quel point ces chœurs dominent et rythment l’œuvre, surtout les hommes en nombre supérieur à celui des femmes.
Tandis que le long jeune homme dansait sur place et soutenait un rythme implacable, les chœurs nous électrisaient, et les arias, une fois de plus, nous réjouissaient le cœur.

Lise Bloch-Morhange

Opéra Bastille, « Les Indes Galantes », Rameau, direction Alarcon, jusqu’au 15 octobre, www.operadeparis.fr

Auditorium de Radio France, important programme baroque dont 6 concerts avec Leonardo García Alarcón artiste en résidence

« Canto all’improviso »
Mercredi 23 octobre 20h
Cabezón, Correa de arauxo, Monteverdi, Rameau, Grigny
Frescobaldi, Byrd, Haendel et J.s. Bach
Membres de la Cappella Mediterranea
Leonardo García Alarcón orgue et direction
Diffusé en direct sur France Musique.

Messe en si de Bach
Vendredi 22 et samedi 23 novembre 20h
Johann Sebastian Bach
Membres de la Cappella Mediterranea
Chœur de Radio France
Orchestre Philharmonique de Radio France
Leonardo García Alarcón direction
Concert du 22 diffusé en direct sur France Musique.

Fiesta barroca !
Jeudi 23 janvier 20h
Codex Martini Companõn
Jaia Niborski soprano
Maîtrise de Radio France
Marie-Noëlle Maerten chef de choeur
Cappella Mediterranea
Leonardo García Alarcón direction
Diffusé en direct sur France Musique.

Les Enfantines
Samedi 13 juin 2020 11h & 14h30
Leonardo García Alarcón orgue et clavecin
Musiciens de l’Orchestre Philharmonique de Radio France
Une série de l’Orchestre Philharmonique de Radio France pour les 3 à 6 ans.

Philhar’intime : Bach
Dimanche 14 juin 2020 20h
Johann Sebastian Bach
Leonardo García Alarcón clavecin
Musiciens de l’Orchestre Philharmonique de Radio France
Quito Gato luth
Diffusé ultérieurement sur France Musique.
www.maisondelaradio.fr

Auditorium du Musée d’Orsay, Capella Mediterranea, Direction Alarcon, 16 octobre,
www.musee-orsay.fr/fr/evenements/concerts

Opéra Comique, « Ercole amante » de Cavalli, direction Raphaël Pichon,
5 représentations du 4 au 10 novembre, www.opera-comique.fr

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