L’Aronde par bonheur

A cette époque la couverture des magazines pouvait se réaliser au pinceau. Ce qui est frappant sur la couverture de ce numéro spécial de Science et Vie (acquis au hasard de l’étal d’un bouquiniste), consacré aux nouveaux modèles automobiles millésimés 54/55, c’est l’impression de bonheur qui s’en dégage immédiatement.

En 1954 la société française est au tout début des trente années que l’on a appelées glorieuses en raison de la prospérité économique qui les a caractérisées. Les Français avaient soif de bonheur, il leur fallait s’inscrire dans cette modernité qui impliquait un appartement, un pavillon neuf, le téléphone avec beaucoup de patience, les disques microsillons, les photos en couleurs, les vacances à Royan et surtout une automobile pour transporter des familles toutes fraîches avec trois enfants à l’arrière.

Qu’elle était belle cette Simca Aronde flambant neuve inspirée des modèles américains. Avec la Renault Frégate ou encore la sage Peugeot 403, elle personnifiait une forme d’émancipation sociale sur des routes de France où la liberté d’aller et venir était bien moins réglementée qu’aujourd’hui. Bien sûr c’était à l’homme de la choisir, de l’acheter et de toute évidence de la conduire.

Et à première vue, cette couverture de Science et Vie, s’inscrit parfaitement dans ce contexte où la vie moderne était à portée de main. On y voit une jeune femme très élégante avec sa silhouette élancée sur le bord de la route. L’homme est volant. Dans la voiture il n’y a pas encore de petits passagers.

Pourtant quand on y regarde de plus près, en zoomant fort sur l’image, le doute survient. Le visage de la jeune femme n’est pas souriant. Et le monsieur a plutôt l’air de la considérer comme un paquet encombrant. Le subconscient de l’artiste, peut-être influencé par sa vie personnelle, semble avoir en réalité, dépeint ni plus moins qu’une scène de rupture. L’impression très nette que la voiture toute neuve va suffire au bonheur du chauffeur se dégage.

Il s’agit d’une couverture de magazine dont le message est quasi-publicitaire. C’est sans doute pour cela qu’elle est trompeuse. En fait il manque l’image suivante. Premier scénario possible, la voiture disparaît à l’horizon et la dame s’assoit sur sa valise pour pleurer à son aise. Second scénario (souhaité), la voiture s’arrête, la dame s’installe à côté du monsieur, la radio diffuse une ritournelle, l’aronde s’éloigne dans ce paysage alpin où l’on s’attend à voir une publicité pour le chocolat Milka.

Scénario de réserve, tandis que la femme consume son dépit en fumant une Craven sans filtre,  une Alfa Roméo « Giuletta Sprint » rouge, bien plus puissante que l’Aronde, moteur graissé à l’huile Castrol, le plein fait chez Antar, s’arrête quelques minutes plus tard au pied de la jeune femme. Un homme sportif en sort avec son blouson en daim et ses gants de cuir ajourés. Et le bonheur prend sa revanche au troisième set.

Print Friendly, PDF & Email
N'hésitez pas à partager
Ce contenu a été publié dans Presse. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

9 réponses à L’Aronde par bonheur

  1. Eric P dit :

    … autre issue possible, au détour de ce virage, l’automobiliste ne sait pas qu’il s’arrête prendre la Dame Blanche en « autostop »… il meurt dans un terrible accident 3 virages plus loin… et oui, il n’y avait ni ceinture de sécurité, ni airbag, ni crash-test Euro Ncap à l’époque…. Et le sort prend sa revanche au quatrième set!

  2. Pierre DERENNE dit :

    D’où le risque de juger avec les mentalités d’aujourd’hui, les comportements d’hier.

  3. Bruno Sillard dit :

    J’adore, je m’y plonge!
    Il y a du Hooper là-dedans.
    Que fait cette femme en gants blancs de soirée (visiblement pas à Paris) avec sa valise mais sans sac à main.
    Elle est dépeignée… Est-elle triste ou en colère?
    Il l’avait laissée là.
    Il se rappelait deux ans plus tôt…

  4. Bruno Philip dit :

    C’était mieux en Frégate

  5. Bouton dit :

    Et si, derrière elle à l’ombre de cet arbre, son lévrier était attaché !

  6. maryse Girerd dit :

    Mon grand père à moi avait une aronde, mais il n’a jamais laissé ma grand mère sur le bord de la route.. il la laissait à la maison! sinon, géniale l’aronde..

  7. tierce isabelle dit :

    Je penche pour une tout autre version : la jeune femme, dans cette jolie robe fluide et cintrée à la taille, décide enfin de laisser cet homme étriqué dans son costume de vendeur de voiture .
    Après avoir éprouvé de la colère pour avoir une fois de plus supporté ses réflexions mesquines sa liberté est au bout du virage .

  8. Mario dit :

    J’apprécie votre analyse; ça va dans le sens de mon travail de réalisation de la série
    « Une Voiture – Une Chanson »
    http://hacquard.onlc.fr/11-Voiture—Chanson.html

  9. Merci Monsieur Mario de votre commentaire et pour votre lien des plus rafraîchissants. PHB

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *