Les années Solex

 Qu’est-ce que la mémoire d’une époque, celle des années soixante ou soixante-dix par exemple ? La guerre d’Algérie, De Gaulle ou mai 68, bien sûr. Là on fait dans le sérieux. Mais n’y a-t-il pas autre chose qui trotte dans la tête, qui revient comme un clin d’œil, mais que l’on n’ose partager? Une fille sur un Solex par exemple, les cheveux dans le vent et cette musique entêtante d’un vieux feuilleton à la télévision pour l’accompagner… Janique Aimée. C’est cela, je me souviens de Janique Aimée. Façon Georges Perec cela devient tout de suite évocateur d’un moment que l’on croyait oublier.

Allez avant de poursuivre et à l’occasion de son retour annoncé en mode électrique

Ce fut un «Plus belle la vie» avant l’heure, sans doute un des tous premiers feuilletons de la télévision française  et le rôle unique d’une comédienne, Janine Vila. On ne se rappelle plus grand-chose de l’histoire. Vérifications faites il n’y a eu que 52 épisodes diffusés entre février et avril 1963, mais pour avoir sondé des téléspectateurs de cette époque (certes moins de mille personnes), il est ressorti spontanément pour ma sœur le souvenir de la musique et le Vélo Solex du générique ! Pas sûr que dans cinquante ans nous ayons un souvenir aussi précis de «Plus belle la vie».

Solex 2200. Photo: Les Soirées de Paris

Le Solex, quel engin ! Sans doute, le seul deux roues mu par un moteur à l’avant, un deux temps qui répondait bien à son nom. Par temps sec, on reconnaissait entre mille son bruit de crécelle. Par temps de pluie, il nous fallait endurer les plaintes tout dans les aigües du galet qui patine sur le pneu. Bref un vélo bien pépère qui ne boudait pas l’aide d’un petit coup de pédales en cas de montée un peu rude et qui était aussi rustre dans son fonctionnement que par sa consommation, il carburait à l’essence additionnée de 4% d’huile. Trop d’huile, et il se mettait à fumer comme une affiche électorale de François Mitterrand ventant la France industrieuse d’avant 68 ; pas assez, et l’on risquait une usure prématurée comme celle de la France gaulliste de Georges Pompidou.

Le Solex c’était l’image de la France rurale qui vivait ses dernières récoltes avant que le béton de nos cités radieuses ne vienne la recouvrir. Il n’allait pas vite, mais démarrait au premier tour de pédale, alors qu’il était fréquent de voir le voisin courir à côté de sa Mobylette pour faire démarrer son fichu engin. Il n’était pas très stable non plus, le moteur en hauteur n’y aidait pas, mais pour le jeune que j’étais dans le début des années soixante-dix, c’était le sésame qui m’ouvrait la porte de la chambre du copain ou de la copine qui habitait un peu loin de chez moi.

Le Solex avait sa poésie, comme la douceur du vent sur le visage, il n’allait pas bien vite, alors qu’aux quarante ou cinquante kilomètres heure d’une Mob’, l’air se fait  plus incisif. L’époque n’était pas encore au scooter, mais déjà des engins deux roues plus puissants lui damaient le pion et allaient bientôt mettre la marque en péril. Je dois l’avouer, ils contribuèrent plus directement aussi à la mort prématurée de mon vélomoteur. Pour rouler plus vite, je m’accrochais souvent au bras d’un pote, tiré par un deux roues qui avait des allures de moto. Le moteur en marche, question d’équilibre, ma bécane s’usa avant l’heure, me rappelant dans le dernier souffle de son échappement qu’elle n’avait pas été conçu pour jouer dans la même cour que les Mob’ où autres engins.

J’avais aussi une manie, démonter sans raison tout mécanisme complexe en bon état de marche. J’avais commencé avec une chasse d’eau vers sept ou huit ans qui dû être changé par la suite mais le sourire de mon père fit office de sauf-conduit. Je visitais par la suite mon réveil, le carburateur (de marque Solex, bien sûr) de ma première voiture, un poste de radio qui passait par là…d’autres choses encore. Mon Solex n’a pas plus résisté à mon intérêt que les autres mécaniques.

Le Solex 2200. Photo: Les Soirées de Paris

Le Solex était le chaînon manquant entre le vélo et le cyclomoteur, mais de son vivant on ne lui reconnut pas le statut de vélo, s’il faut s’encombrer d’un casque alors autant viser un engin plus  rapide,  plus confortable aussi, la transmission par galet interdit les suspensions. Tout va vite, trop vite. Et le vélo électrique est-il une bicyclette ou pas ? La marque  Solex réapparaît dans ce créneau. Bonne route en tout cas.

 

 

Print Friendly, PDF & Email
N'hésitez pas à partager
Ce contenu a été publié dans Histoire, Humeur. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

4 réponses à Les années Solex

  1. Mario dit :

    Bel hommage au Solex, merci!
    Je prépare une série un peu originale sur le sujet :
    http://velosolesmes.tumblr.com/

  2. Il nous monte aux narines, grâce à cet article, un petit parfum de cette essence diluée à 4 voire 2%. Le taux de dilution de nos souvenirs était bien plus élevé jusqu’à aujourd’hui, merci pour ce décalaminage bienvenu. PHB

  3. Pasterica dit :

    Ce texte drôle et nostalgique me rappelle que ma sœur avait un solex et moi non et que j’en étais morte de jalousie, c’était tellement tendance à l’époque dans ma ville de province bretonne

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *