La dernière vendange

C’est  la fête du vin, pour la foire, on verra plus tard. La vigne qui confie au vendangeur son fruit semble dire : «C’est moi l’âme du vin. Mon raisin ne s’est-il pas gonflé des jours de pluie du début de cet été. La grappe ne s’est-elle pas chargée  de sucre sous la canicule de juillet et août ?» La bouteille écoute distraitement, elle sait qu’il lui faut attendre patiemment son heure, un jour ou l’autre c’est elle qui sera plus tard la gardienne de l’esprit du vin. Pour l’heure, c’est le moment du pressoir. Le fruit est sorti de sa torpeur, pour être blessé, déchiqueté, écrasé. A une violence en succède une autre, son jus, versé dans la cuve va bientôt exploser de colère. On le voit bouillir, il tente de s’échapper par le moindre évent, mais le vigneron est là, il doit dompter, tirer, soutirer, filtrer. Ce n’est déjà plus du jus mais pas encore du vin.

Chez moi il y a une vis de pressoir, en bois. Elle est lourde, elle est ancienne, c’est le chaînon manquant entre les temps où l’on foulait encore le grain, pied nu et les presses mécaniques  à engrenage du XIXème  ne laissant aucune chance au raisin.

Mon père allait chercher le vin de ses vignes qu’il ramenait pour la consommation familiale dans des bonbonnes de vingt litres. Au retour, jusqu’aux années soixante-dix, il fallait s’arrêter à un bureau des douanes, pour payer le droit de transport.

Vis de pressoir. Photo: Bruno Sillard

Fichues bonbonnes, je les haïssais. Il y avait de quoi. Vers les huit ans, j’ai eu le droit, partagé avec ma sœur, d’aller remplir le pichet de vin pour la table. Il y avait trois bonbonnes, à l’époque elles étaient en verre, protégées dans un panier en osier pour deux d’entre-elles. J’aimais surtout la troisième qui était habillée dans une cote de maille. Elle était ronde en forme d’ampoule, aussi suffisait-il de la faire rouler sur elle-même pour remplir la carafe. Mais les autres ! Elles m’ont fait verser quelques larmes.

Le panier de ces maudites bonbonnes était plutôt cylindrique. Pleine, quand je commençais à vouloir la pencher, la première bulle d’air qui rentrait était recraché sous la forme d’un hoquet de vin rouge qui arrivait dans le meilleur des cas sur le sol en béton de la pièce en bas, parfois sur mon pantalon, mais plus rarement dans un pichet à qui il fallait lui dédier une de mes deux mains. Au premier renvoi de vin, il fallait faire preuve de sang-froid. Redresser la bonbonne et tout aurait été à recommencer, il fallait tenir bon. En général à la troisième bulle, je maîtrisais le flux du vin d’une main et de l’autre le pichet qui commençait enfin à se remplir. Les jours passaient, bientôt viendrait une brève lune de miel, le vin se faisait plus léger et le pichet se remplissait avec bonheur.

Mais à la fin, il fallait soulever la bonbonne,  le pichet posé par terre. Un jet mal maîtrisé et j’arrosais le sol. Le goulot tremblait-il, le mouvement  était trop brusque et le pichet heurté pouvait être renversé. De retour dans la cuisine, la carafe n’était même pas accueillie comme il se doit, ma mère faisant une étrange fixation sur l’état de ma culotte, mon père sur l’état du sol, ce qui se traduisait pour moi par un aller-retour serpillière en main.

Le vigneron qui s’occupait des vignobles de mon père fut le dernier de la région à continuer à travailler avec un cheval. Une solide bête de trait à qui il parlait quand il l’attelait, le cheval s’avançait ou reculait à la simple demande du paysan.  Maintenant la vendangeuse s’est généralisée en Anjou, un tracteur très haut perché qui nécessite une taille spéciale. C’est rare de voir un paysan pleurer. Ce jour-là, les rues du village respiraient du doux parfum qu’émane le raisin quand on le presse. Albert, le vigneron pleurait, son  visage contre le museau du cheval qui ne bougeait pas. Brusquement le vigneron se retourna et s’enfuit vers la salle sombre. Le cheval se laissa conduire par le maquignon dans le camion. Peu après, Albert ressortit, un voisin l’attendait dans sa DS. Il monta. Ils durent attendre qu’un tracteur manœuvre pour rentrer en marche arrière, sa remorque pleine de raisins noirs. Albert emporta son cancer dans une chambre blanche dont il savait qu’il n’en ressortira pas. On dira que l’on n’a pas su où s’en est allé le cheval.

 

 

A relire le vin vu du point de vue de la bouteille et pour des photos de la vis.

 

Et du point de vue de la vigne.

 

 

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2 réponses à La dernière vendange

  1. de FOS dit :

    Beau récit nostalgique et damnés sulfites.

  2. Philippe Bonnet dit :

    Oui, beau texte et belle chute. PHB

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