Les corps sans formatage de Kiki Smith

rapture (détail) kiki smith. Photo: PHB/LSDPCe visage exprimant tout à la fois méfiance, peine et douleur a été installé sur un corps fort éloigné des représentations sensuelles d’un Rodin. Et pourtant cette sculpture dégage quelque chose de beau. Elle est la figure de proue d’une exposition réservée à l’artiste américaine Kiki Smith au sein de la Monnaie de Paris. Et s’intitule « Rapture and born ». Le premier mot signifie ravissement ou enchantement. C’est effectivement ce que l’œuvre produit comme effet, mais pas avec les ficelles habituelles de ces corps de toute évidence destinés à l’amour. Le buste est lourd, le ventre est rond, les hanches sont bien arrondies. La démarche de cette femme qui enjambe le loup dont elle sort, n’est pas gracieuse.  C’est son regard qui captive le plus. Il interpelle comme une mise en garde signifiant que le formatage global du corps féminin voué aux catalogues, est une erreur. Ici ce sont les normes qu’elle déshabille.

Les commentaires de l’artiste ponctuent le parcours de l’exposition. Soit ils nous éclairent, soit ils viennent épaissir le mystère de la motivation. Le travail de Kiki Smith, dont c’est la première manifestation majeure dans une institution française, est fort bien valorisé par le dénuement général du décor. La disposition générale des œuvres, fort limitées en nombre sur plus de mille mètres carrés, braque efficacement l’attention. L’effet de saturation est ici banni. Ce qui fait que chaque réalisation se transforme en confrontation muette avec le visiteur qui s’étonne et s’interroge dans une sorte de respect prudent. Les codes habituels sont absents. De ses grandes tapisseries en revanche, où se mêlent symbolisme et onirisme, se dégage un apaisement bienvenu. Elles démontrent dans le même temps une capacité à dire autre chose, à s’exprimer sur des terrains moins pesants que le bronze. Kiki Smith y saupoudre, selon ses dires, des genres issus du Moyen-Âge, des années folles et de « l’art hippie ». Les souvenirs de son enfance quant à eux s’infiltrent, comme le Chaperon rouge pour « Rapture », partout. Son travail est comme une restitution d’images filtrées dans l’alambic de l’âge adulte.

Kiki Smith, aspect de l’exposition

Elle est née en 1954 à Nuremberg. Pour de vrai elle s’appelle Chiara Lanier Smith. Elle est la fille de l’actrice et chanteuse d’opéra Jane Lawrence Smith et de Tony Smith, artiste sculpteur présumé précurseur du minimalisme. Sa première exposition personnelle se situe à New York dans les années quatre-vingt, à l’issue desquelles d’ailleurs, elle perdra l’une de ses sœurs, fauchée par le Sida. Ses figures bibliques, mythologiques, la plupart du temps féériques, font l’objet d’une exposition importante à Londres, en 2001. En 2010 elle est au Elizabeth A. Sackler Center for Feminist Art de Brooklyn, officialisant en quelque sorte ses positions personnelle en faveur de la défense des femmes. Mais pas seulement, puisque des extraits de sa pensée visionnaire qui jalonnent ce qui nous est donné à voir à la Monnaie de Paris, vont au-delà. Elle dit ainsi que si l’art et le catholicisme « s’accordent si bien », c’est « parce que l’un et l’autre renvoient à la possibilité d’une manifestation physique du monde invisible ». Dans la même veine, elle affirme avec une originalité certaine qu’il y a « une dimension spirituelle dans la répétition », une « qualité dévotionnelle », comparable à la « récitation d’un rosaire ». Dans ses déclarations Kiki Smith n’est pas forcément là où on aurait pu l’attendre. Laquelle ne contribue pas ce faisant, à atténuer la curiosité du visiteur, bien au contraire.

PHB

Comme tous les musées, la Monnaie de Paris ne perd pas le sens des affaires. Un certain nombre d’objets, dont naturellement des médailles, sont à vendre à la boutique. Un lieu de vente qui n’est pas exempt de certaine surprises comme des piécettes représentant Johnny Hallyday ou des gommes à la gloire de Napoléon. Dans le cas de Kiki comme celui de Johnny, l’affaire peut se régler pour quelques euros. Cependant que si on veut vraiment faire chauffer sa carte bleue, on peut aussi se procurer un bronze de 20 centimètres de haut figurant Obélix portant son menhir. Il est affiché à 12.000 euros, rien que ça. À côté on trouve un Mickey de 16 centimètres pour seulement 2490 euros. Battre monnaie durant plus de douze siècles, cela confère de toute évidence, une certaine légitimité à faire tinter la gaie sonnerie du tiroir-caisse.

« Kiki Smith » à la Monnaie de Paris, jusqu’au 9 février.

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4 réponses à Les corps sans formatage de Kiki Smith

  1. Marie J dit :

    Faire tinter la sonnerie du tiroir caisse est aussi une façon de compenser la baisse des deniers publics. S’il y a des amateurs d’Obelix à 12000€…

  2. FAUVEL dit :

    D’ailleurs, le tiroir-caisse a trouvé que l’art contemporain n’était pas assez rentable et préfère désormais se consacrer à l’événementiel. Kiki Smith est la dernière exposition d’art contemporain à se tenir au 11 Quai de Conti. Dommage…

  3. anne chantal dit :

    Remarquable papier sur Kiki Smith, j’ai ressenti comme vous cette « confrontation muette », qui m’a scotchée littéralement… la femme et le loup, c’est magistral.
    Oui la Monnaie va cesser ses expositions un peu déjantées, et cela est bien triste.Le regard intello parisien n’est pas assez curieux.
    En revanche, le musée , autour de la monnaie, est passionnant à découvrir, et vous invite à vous laisser tenter dans cette « boutique/musée », elle aussi un peu déjantée …

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