Rêves de buvard

Partenaires de la plume et de l’encrier, ils pouvaient tout éponger. Grâce à eux, un écrivain s’était même pris un jour à rêver sur le rivage d’une tache d’encre. Avec l’arrivée du stylo bille, de la machine à écrire, de l’ordinateur, du clavier téléphonique, on pouvait  croire les buvards au rencart, tout juste bons comme supports publicitaires, à faire la joie des collectionneurs. Mais on en trouve toujours des neufs à la vente dans les papeteries car ils servent aux amateurs de calligraphie. Pour sept euros et vingt centimes, il est encore possible d’acheter une pochette de dix, chacun siglé de la marque Herbin dont l’origine remonte à Louis XIV. De quoi donner envie d’écrire à la plume une correspondance de papier, celle qu’aucun flic ou indic numérique ne pourra jamais repérer. C’est très tentant.

Ce qui est également étonnant, c’est le foisonnement du buvard publicitaire jusqu’aux années soixante, dont il existe plusieurs milliers de variétés. Sur un marché aux livres, une foire aux vieux papiers, sur les sites de ventes aux enchères, ils s’achètent rarement au-dessus de cinq euros et ce n’est pas si cher payé tant chacun d’entre eux exprime toute une histoire passée.

Avec son éléphant stylisé par l’affichiste Leonetto Cappiello (ci-dessus), celui-là raconte l’épopée de la feuille de papier à cigarette de fabrication française avec le sigle « JB » pour Jean Bardou. La suite devait aussi donner la marque « Job », « Lacroix » ou encore « Le Nil » qui, selon le slogan d’alors était « réservé aux fumeurs avisés ». Le buvard publicitaire était un support publicitaire idéal dans la mesure où l’exposition à la marque, comme l’on dit de nos jours dans les milieux professionnels, durait jusqu’à ce que toute la surface ait absorbé taches et pâtés variés. Quand l’écolier devenait adolescent, il y avait de bonnes chances qu’il en vînt à rouler ses premières cigarettes dans le susdit papier. Car mine de rien, au fur et à mesure des heures de classe et des problèmes inextricables de moyennes relatives et de robinets fuyants, le logo s’était multiplié chez l’utilisateur dans les replis de son subconscient. Nous consommons le plus souvent à notre insu, le piège est bien connu.

Admettons qu’il fût un habitant d’Auxerre, il ne pouvait par la suite, que s’abonner à l’Yonne Républicaine, quotidien régional d’information qui existe toujours et dont il serait intéressant d’estimer ce qu’il devait à sa publicité sur papier buvard. un personnage y vantait une diffusion de 132.000 lecteurs contre un peu plus de 100.000 aujourd’hui, ce qui n’est pas si mal à l’heure où Internet a commis tant de dommages dans la presse papier.
On aurait pu croire que tous ces buvards publicitaires ne seraient finalement qu’un défilé nécrologique de produits disparus, c’est loin d’être le cas comme en témoigne également cette annonce pour la moutarde Bornibus que l’on trouve encore -vérification faite- dans le commerce, alors que son fondateur Alexandre Bornibus, avait lancé l’enseigne peu après 1860. La marque subsiste par ailleurs sur une façade du 58 boulevard de La Villette à Paris, là où en 1881, avait été construit une usine de production. Si cette moutarde perdure aujourd’hui c’est grâce à son côté vintage habilement ré-exploité.

Papier, sous-main, tampon-buvard, ce mélange de pâtes chimiques pouvait également servir à fabriquer un herbier afin de sécher les trèfles et autres coquelicots. Anecdotiquement, le buvard a également servi comme support au LSD, drogue hallucinogène réputée pour éponger le cerveau de son encre, après une périlleuse traversée mentale.

PHB

(Images issues d’une collection personnelle)
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6 réponses à Rêves de buvard

  1. Chastenet dit :

    Génial article sur le buvard de notre enfance… Les plumes et les pupitres en bois..!

  2. Jean-Baptiste Ducournau dit :

    Quand j’ai lu rêves de buvard j’ai pensé de suite à l’acide lysergique…
    Subtile introduction, article « Machine à remonter le temps » fort plaisant à lire avec en prime une jolie rime (à notre insu le piège est connu).

  3. bridier dit :

    Et les boulettes de buvard mâchouillé que les petites fripouilles en blouse grise se jetaient en classe dans le dos du maître… Nostalgie…

  4. LOGEROT dit :

    Quel charme cet article ! celui de la nostalgie des gestes qui ne sont plus (ou si rarement), mais aussi des graphismes. Et bravo pour vos articles toujours agréables à lire car si bien écrits, quel que soit le sujet !
    Hélène

  5. Didier dit :

    Les buvards au rencard ?
    Plutôt que au rencart ?
    Ou au rancard ?
    A chacun son argot .

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