L’autre Wagner visionnaire

Celles et ceux qui s’intéressent à l’invention de l’architecture moderne et qui ne sont pas encore allés à la Cité de l’Architecture de du Patrimoine ont la chance de pouvoir se rattraper pendant une quinzaine de jours. Car on peut y voir la première exposition thématique consacrée en France à l’architecte visionnaire viennois Otto Wagner.
Pour cette première, la Cité de la place du Trocadéro a monté, en collaboration avec le grand musée viennois Wien Museum, une exposition impressionnante, foisonnante, et même éblouissante dans les salles finales. Car portraits, peintures, photographies en tout genre, films d’époques, innombrables dessins d’architectes de projets retenus ou non, statues, sculptures, maquettes splendides, objets divers, se succèdent de salle en salle pour aboutir dans une sorte d’apothéose à trois réalisations vedettes, en partie grandeur nature, de ce Wagner très éclectique et surprenant.

Par contre le titre de l’exposition, « Otto Wagner maître de l’art nouveau viennois », me semble un peu curieux, dans la mesure où son œuvre comme ses écrits dépassent le cadre de ce mouvement. En fait, il a fini par rejoindre la Sécession viennoise (fondée en 1897 par Joseph Olbrich, Joseph Hoffmann et Gustav Klimt) tardivement en 1899.
Et de toute façon, sa position, son enseignement, ses écrits et son prestige lui ont valu une place à part dans le contexte de l’époque.
Étant né en 1841 non loin de la capitale, en pleine floraison de l’empire austro-hongrois, il reçoit une éducation académique à Vienne et Berlin, et voudrait profiter de la décision de construire un grand boulevard circulaire viennois (Ringstrasse dit le Ring, deuxième du nom !) au début des années 1860. Un formidable chantier qui va changer le visage de la ville impériale, grâce auquel Wagner espère bien obtenir une reconnaissance officielle. Mais il ne cessera de concourir toute sa vie vainement pour tout autre entreprise architecturale officielle d’envergure dans l’ensemble de l’empire, et même au-delà de ses frontières.
Chacun sait que les projets « non réalisés » sont le sort de tout architecte, mais Otto Wagner va battre une sorte de record dans le domaine : concourant sans relâche (églises, parlements, ministères, musées), il n’obtiendra pratiquement aucune commande officielle. Et n’aura pourtant rien de l’artiste maudit.
Comment expliquer ce double phénomène ?

Les premières salles nous montrent un grand bourgeois de belle apparence, auprès de son épouse en robe d’apparat à longue traîne (style comtesse Greffulhe proustienne, mais moins jolie et plus en chair), ainsi que leur première imposante demeure, avec péristyle, colonnes et jardin ultra géométrique. Ainsi que quantité de dessins de projets refusés (beauté des dessins d’architecture refusés ou non…), telle cette « Gypsothèque, Vienne, 1896 », avec avant-corps central – une citation de l’Opéra Garnier.
Mais tout en échouant dans les commandes officielles, ce grand bourgeois parfaitement en phase avec la société de son époque fin de siècle va construire pour ses congénères quantité « d’immeubles de rapport » dont il est souvent à la fois architecte et commanditaire.
Donc rien chez lui de l’artiste maudit malgré ses échecs officiels.
D’ailleurs il obtient dès 1894 un poste d’enseignant à l’Académie des Beaux-Arts, ses élèves favoris se considérant comme des « soldats de la modernité ».
Tiens, tiens, voilà qui met la puce à l’oreille…

D’autant que le maître vénéré, associant étroitement son escadron de disciples favoris à ses propres réalisations, va publier en 1896 « Moderne Architektur » (Architecture moderne), et rejoindre la Sécession trois ans plus tard.
Ce livre virulent fait l’effet d’un coup de tonnerre.
Attentif à ce qui se passe dans le reste de l’Europe comme Outre-Atlantique, le voilà qui prend brusquement le contrepied de l’historicisme et du conservatisme auquel il a sacrifié jusqu’alors : il prône un nouveau langage du bâti fondé sur de nouveaux matériaux comme le béton, le fer et l’aluminium, et de nouvelles techniques de construction, tout comme les artisans des premiers gratte-ciel newyorkais ou Guimard en France et Gaudi en Espagne, entre autres.
Comme on peut le voir dans les salles consacrées à la Sécession comme aux réalisations
de l’architecte régénéré à partir de cette époque (merveilleux dessins d’architectures, photos, maquettes), l’Art nouveau viennois s’inspire beaucoup moins de l’art floral et de ses volutes qu’en France ou en Espagne. Il garde un caractère plus rectiligne, plus graphique, avec une recherche particulière sur les lettres et les titres préfigurant l’Art déco (voir les superbes numéros de la revue « Ver sacrum » dessinés par Wagner).

Proclamant en 1896 « Rien qui ne soit fonctionnel ne pourra jamais être beau » (on dirait le très antisémite Corbu…), après avoir présenté quelques projets architecturaux à deux expositions de la Sécession, le nouvel avant-gardiste exposera en 1900 des objets d’art décoratif, amorçant ainsi son évolution vers une conception globale de son art, s’investissant dans tous les aspects de l’habitat, à l’image des artisans du mouvement Arts and Crafts anglais.
Devenu paradoxalement tout à fait officiel depuis sa conversion à l’avant-garde, il participera à l’exposition universelle de 1900 à Paris, chargé de la section « Génie civil d’Autriche » et des « Jardins impériaux », recevant dès l’année suivante la Légion d’honneur !
Il quittera la Sécession en 1905 en même temps que Klimt, non sans avoir déjà affirmé son esprit révolutionnaire notamment par trois chefs-d’œuvre spectaculairement présentés dans les salles de l’exposition.

Impressionnante reconstitution, en partie grandeur nature, du bureau des dépêches du journal Die Zeit, réalisé en 1902 : typographie du nom du lieu s’affichant largement sur la façade, aluminium en majesté, décoration géométrique, harmonie parfaite de tous les éléments, y compris jusqu’au sobre décor intérieur, armoires et fauteuils inclus. Les architectes Art déco retiendront la leçon…

Autre sensation, le seul édifice construit par Herr Wagner sur le Ring, Die Postsparkasse, monumental ensemble de bureaux de la Caisse d’épargne de la Poste dont l’édification commence en 1903 : une fois franchie la façade scandée de larges baies et de plaques de marbre soulignées par des clous apparents (la « peau » de l’édifice), on pénètre dans une cathédrale laïque, et l’on parcourt la salle des guichets, surmontée d’une immense verrière.
Puis troisième merveille, une vraie église cette fois, Saint-Léopold Am Steinhof, élevée entre 1902 et 1907, seul exemple réalisé d’architecture religieuse pour laquelle Wagner a fait tant de recherches. Coupole d’inspiration byzantine, mais modernité des matériaux et de l’esthétisme, luminaires en longues grappes, pureté des lignes et de la couleur blanche (photo ci-dessous).

On est tellement obnubilé par ces trois merveilles que l’on a tendance à passer un peu à côté du Wagner visionnaire qui nous est proposé en parallèle, d’une façon un peu brouillonne il est vrai. Il faut bien chercher pour tomber sur le panneau 5 nous le décrivant chargé de certaines transformations de Vienne, notamment de la décoration du métro ponts y compris (comme au même moment le seront Jean-Camille Formigé, l’architecte des Serres d’Auteuil, ou Guimard avec ses entrées de métro).
Mais surtout, son côté visionnaire s’exprimera dans sa façon d’étendre sa réflexion à la ville tout entière, bientôt rejoint par Tony Garnier, les frères Perret ou Frank Lloyd Wright, dont on nous montre les utopies.
Si Otto Wagner ne réalisera pas les siennes, naturellement, il les formulera en 1911 dans
son manifeste « Die Grossstadt » (La Grande Ville), traduit et publié dès l’année suivante aux États-Unis. Il y développe notamment l’idée que les transports collectifs sont la clef d’un développement urbain maîtrisé. Les candidates et candidats à la prochaine élection électorale française pourraient peut-être s’en inspirer…

Lise Bloch-Morhange

Cité de l’architecture, jusqu’au 16 mars 2020

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