Les mots croisés, un art de combat

C’est l’occupation idéale des heures d’attente, de périodes de transit, des situations de repli ou d’isolement, comme, au hasard, un confinement sanitaire généralement non anticipé. Ses adeptes se recrutent par millions, mais il est rare qu’ils s’en vantent ni même qu’ils en fassent état. Ils ne tirent ni gloire ni honte de ce plaisir solitaire. On les appelle cruciverbistes, mot savant spécialement forgé pour eux par les linguistes vers les années 1950. L’objet de leur passion n’est pas aussi ancien qu’on pourrait l’imaginer, puisque la première grille de mots croisés n’est apparue en France qu’en 1924.
Elle avait reçu le nom de «mosaïque mystérieuse». La véritable naissance avait eu lieu aux États-Unis une dizaine d’années plus tôt : en 1913, nous dit-on, un violoniste américain avait publié dans le New York World une grille en forme de losange. Encore cette grille ne possédait-elle pas encore de cases noires.

Aujourd’hui les mots croisés, comme la rubrique météo et l’horoscope, sont devenus incontournables dans la majorité des journaux et magazines. Selon le type de journal, ils seront d’une difficulté plus ou moins grande ; selon le lectorat, ils feront plus ou moins appel aux traits d’esprit, aux doubles sens, aux calembours. Il n’y a pas véritablement de mot pour désigner celui qui crée de nouvelles grilles. On a proposé « verbicruciste », mais l’usage ne semble pas avoir entériné ce mot. Toujours est-il que l’auteur de la grille, dont on ne connaît pas toujours le nom, n’a généralement qu’un seul but : égarer le joueur, le pousser vers de fausses pistes, l’obliger à penser différemment. Le piéger en somme. Son talent dépendra de ses prédispositions au sadisme ou au supplice chinois. De son côté, le joueur, qui possède en lui une bonne dose de masochisme, devra faire preuve de culture, de finesse d’esprit, d’imagination. C’est un art de combat.

Dans ce combat-là, la bonne connaissance de l’ennemi est un atout essentiel. Chaque inventeur de mots croisés a sa personnalité. Avec un certain entraînement, le cruciverbiste finit par le deviner, anticiper ses feintes, identifier ses tics et ses trucs.
Le romancier Tristan Bernard (1866-1947) est sans nul doute la figure tutélaire de l’art des mots croisés. Ses bons mots sont souvent cités dans les salons, privilège qu’il partage le plus souvent avec Sacha Guitry. Certaines de ses définitions sont restées célèbres (une parmi d’autres : « Muet de naissance » :  cinéma ), et comme on ne prête qu’aux riches, on lui a également attribué la définition vraisemblablement la plus connue de toutes : « Vide les baignoires et remplit les lavabos » (Entracte), qui serait en fait une trouvaille de la journaliste Renée David.

Autre écrivain connu pour son talent dans les mots croisés : Georges Pérec (1936-1982). L’auteur de «La Disparition», ouvrage de 320 pages dans lesquelles la lettre “e“ n’apparaît jamais, a créé plus de 300 grilles dont certaines sont proprement indéchiffrables… jusqu’à ce que la solution apparaisse, comme une évidence.
L’une des particularités des définitions les plus célèbres est qu’on en ignore généralement l’auteur. C’est le cas pour la définition qui reste pour nous un modèle à peu près indépassable : « Anarchiste tchèque » en cinq lettres (réponse en note, le temps de vous laisse chercher) (1).

Art en perpétuel renouvellement, les Mots croisés ont connu bien des variantes et des mutations tout au long de son siècle d’existence. Le plus célèbre de ses avatars a été l’apparition des Mots-fléchés, importés de Suède en 1969 et qui connaissent depuis un grand succès. Mais, malgré le respect que l’on doit au « mots-fléchistes », le cruciverbiste pur jus estime souvent que cette version édulcorée doit être réservée aux débutants, le format ne permettant pas de proposer les définitions recherchées et astucieuses, celles-là mêmes qui font toute la saveur de ces grilles à l’intérieur desquelles on s’enferme volontairement.

Gérard Goutierre

(1) “Amour ». Référence à la célèbre Habanera de Carmen dans l’opéra de Bizet : « L’amour est enfant de Bohème, il n’a jamais, jamais connu de lois ».

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5 réponses à Les mots croisés, un art de combat

  1. Marie dit :

    Merci Gérard. On sent l’amateur des cases noires et des définitions que l’on est si fier de décoder. N’oublions pas que la perpétuation de ce plaisir plaide pour l’importance de préserver la presse papier !

  2. Derouin dit :

    Merci de cet hommage bien argumenté rendu aux cruciverbiste et aux verbicrucistes. Pour ma part, je reste abonné à deux publications, que je ne nommerai pas, en grande partie pour leurs grilles sur papier. Comment abandonner Philippe Dupuis et Marc Aussitot ?
    Et j’ai aussi songé à quitter un hebdomadaire quand il a perdu le génial Jacques Drillon et a fait le choix d’exhumer les grilles décourageantes de Robert Scipion.

  3. PASCAL dit :

    On appelle aussi « sphinx » celui qui compose une grille, et « Œdipe » celui qui la résout. Il n’y a aucun sadisme à élaborer des définitions subtiles pour les mots croisés. Juste le plaisir d’aiguiser la curiosité du lecteur et de solliciter son inventivité, sa mémoire et son humour. C’est autrement plus riche et stimulant que le type de définition assommante qu’on rencontre trop souvent, du genre « Rivière d’Amazonie », « Point d’attache du nucelle » ou « Sulfure double » qui ne requiert que la consultation passive (et laborieuse) d’un bon dictionnaire. Le vrai sadisme consisterait à donner cette sublime définition de Perec (sans accent) : « Son nom évoque un jeune chien, mais son œuvre pas du tout » (en 6 lettres) sans en donner la solution…

  4. Debon Claude dit :

    Je suis une adepte sans honte de cet exercice qui vaut toutes les drogues et me lave la tête. Merci, cher Gérard, de nous le rappeler. Sauf qu’à l’heure actuelle il devient difficile de se procurer de « vrais » mots croisés. Grilles blanches, autres inventions, qui ne me disent rien. Si votre chronique peut inciter les éditeurs à nous redonner de vrais bons Laclos et consorts, ce sera un bienfait pour l’humanité souffrante. Merci, Claude

  5. Marc Welschbillig dit :

    A cette époque désolante, et pour quelque temps encore, il n’y a plus guère que les mots qu’on puisse croiser sans risque. Sans autre risque que la migraine, en tout cas, à moins que la fièvre du jeu vous emporte.

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